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Ce qu'il reste

Yves Boisvert
La Presse

Si j'étais journaliste, ce matin, je commencerais probablement par les armes à feu. Je montrerais l'arme de guerre que le tueur a achetée, en vente libre, pour aller tuer des enfants et leurs professeurs dans une école.

Ça me donnerait l'impression de trouver une cause. On est là pour ça, non? Dire ce qui se passe, trouver les causes et les conséquences des «événements»? Donner un semblant d'ordre et de sens dans le chaos absurde des choses humaines et inhumaines?

Je dirais: voyez ce qu'on vend aux États-Unis! Dans ce pays si près et si loin, on a commis 14 602 meurtres en 2011. Les deux tiers l'ont été au moyen d'une arme à feu.

Je comparerais ensuite les statistiques canadiennes pour la même période: 598 meurtres, dont 158 par arme à feu. Soixante-dix fois moins dans un pays dix fois moins peuplé.

Voyez? C'est pour ça... Voyez? C'est la solution. Contrôler les armes à feu. On le leur a dit et redit. Ils n'écoutent pas. Les massacres continuent. Chaque fois c'est plus monstrueux.

C'est vrai, bien sûr, et si j'étais journaliste ce matin, ça me tenterait sans doute de décrier le foutu droit constitutionnel de porter une arme, même pour les fous.

Me semble que ça m'aiderait à m'éloigner le plus possible de cette salle de classe où un homme tirait sur de tout petits enfants avec un fusil mitrailleur.

Je reporte à un autre jour toute tentative journalistique.

Là, tout de suite, ce qu'on peut dire des armes à feu m'indique comment ça s'est passé. Mais ça ne m'expliquera jamais ce qui a mené un homme de 20 ans à cet endroit précis pour atteindre un degré un peu plus élevé de barbarie individuelle.

On est souvent trop pressé de comprendre. Pour tous les enfants morts et pour ceux qui ont survécu, pour des centaines de gens, des millions en fait, pour moi en tout cas, là tout de suite, il n'y a rien à comprendre.

L'enfilade incessante des tueries nous acclimate un peu trop à l'atroce. Les explications viennent trop vite. On n'a même plus le temps de s'étonner devant autant de rage et de désir de faire souffrir, devant autant de douleur. On n'a même pas deux minutes pour s'émouvoir. C'est peut-être ce qu'on veut, finalement; ne pas contempler le mal trop longtemps, se convaincre vite, vite que ça ne nous appartient pas. La preuve: on a compris, c'est une histoire américaine, non?

Oui. Sauf que c'est aussi un massacre comme notre époque en fabrique en Norvège, au Québec, en France, en Angleterre...

Une époque où les enfants savent le jour même qu'un homme est entré dans une école comme la leur et s'est mis à tuer tout le monde autour de lui.

Une époque où les enfants vous demandent: pourquoi il a fait ça d'après toi, papa?

On répond qu'il était malade. Qu'il était fou. Lui aussi... Et qu'il a eu ces armes...

Mais pourquoi, pourquoi vraiment? Sais pas.

Il reste quoi à faire, pendant qu'il n'y a rien à comprendre? Ces enfants qui couraient un peu partout, ces parents qui les cherchent, ces profs, tout ce monde, ç'aurait pu être nous.

Il reste... peut-être à se serrer un peu plus fort aujourd'hui. Tout d'un coup que ça produirait un peu d'humanité, ou que ça nous en rappellerait les côtés lumineux, dans le noir de décembre...

Vendredi midi, un ami est allé faire le père Noël pour les enfants de l'hôpital Sainte-Justine.

- Tu le sais que je vais brailler, hein?

«Mais non, nono, tu ne pleureras pas. Ça ne pleure pas, un père Noël.»

Il reste à se serrer et à retenir ses larmes.

 

 




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