On ouvre une des six portes de garage, et devant nous s'alignent, rutilantes, une douzaine de voitures anciennes.

Publié le 29 oct. 2012
Yves Boisvert LA PRESSE

C'est depuis toujours le refuge du juge le plus célèbre de sa génération, Jean-Guy Boilard. À 75 ans, l'été dernier, il a dû prendre sa retraite, comme la loi l'y oblige.

Ici, loin de la ville, le juriste flamboyant travaille en silence sur un moteur, cherche un boulon pour une vieille Rolls ou un Studebaker 1917.

«Je demeure totalement admiratif devant la mécanique, cette masse de métal inerte complexe qui s'anime soudain devant nous, dans une harmonie parfaite. Voulez-vous faire un tour?»

Au volant d'une Bentley 1936, il s'imagine «dans une autre époque, moins frénétique».

Quelle carrière judiciaire frénétique ce fut, en effet: 36 ans à présider les procès criminels les plus retentissants à Montréal, de l'émeute meurtrière du pénitencier Archambault à l'affaire Maurice Boucher.

Sa carrière d'avocat fut tout aussi fulgurante. Sa première cause était un cas de meurtre que son mentor n'avait pas le temps de faire. L'accusé délirait, mais le psychologue de la Couronne assurait qu'il était parfaitement sain d'esprit. Le jeune Boilard amène son client à la barre où il apostrophe le juge Roger Ouimet, en le traitant de «sale boche» et en assurant qu'il l'avait vu à Auschwitz...

L'homme a été libéré par le jury et l'avocat Boilard s'est immédiatement fait un nom.

Un style, aussi... Dans un mémoire d'appel, il a plaidé que le juge avait fait preuve d'une «ignorance totale du droit». Malheureusement pour lui, il s'est retrouvé devant le même juge peu de temps après.

«Viens régler ça en homme!», lui dit le juge en pleine salle d'audience. L'huissier a retenu le juge de justesse au moment où il allait sauter sur le jeune avocat en criant: «Viens-t'en, Boilard!»

Nul doute que d'autres ont entretenu le fantasme d'en découdre avec lui, des années plus tard, quand il est devenu le juge impitoyable qu'on a connu. Celui qui remettait à l'ordre les policiers incompétents, les témoins fuyants, les avocats prétentieux ou mal préparés, bref, toutes les incarnations de la médiocrité et de la perte de temps.

Ce n'est pas pour rien que les procureurs de la poursuite ont signé une pétition pour ne plus plaider devant lui, en 1987 - sans succès.

Je lui demande s'il a des regrets (comme envoyer arrêter des passants dans la rue pour compléter un jury). La réponse arrive dans la seconde: non.

«Ce que je m'impose, j'ai le droit de l'imposer aux autres. Tout ce que j'ai dit, j'y ai pensé.»

Même dans ce qui est devenu «l'affaire Doré», il ne regrette pas d'avoir abandonné un mégaprocès de motards qui durait depuis des mois, ce qui a forcé un autre juge à reprendre le dossier. Un geste qui a failli mettre fin à sa carrière.

Cet été-là, le Conseil de la magistrature avait critiqué le juge Boilard pour ses propos et son attitude envers l'avocat Gilles Doré. Le juge avait ridiculisé la «rhétorique ronflante» de l'avocat et rejeté une requête de sa part sans ménagement. Le blâme avait été rendu public en plein milieu du mégaprocès. Le juge estimait que son autorité était sapée. Il a abandonné le procès. On l'a traîné de nouveau devant le Conseil; un comité a recommandé sa destitution pure et simple, mais le Conseil l'a rejetée.

«J'aurais repris le procès si la juge en chef me l'avait demandé, et les avocats auraient accepté. Au lieu de ça, Lyse Lemieux m'a envoyé une mise en demeure par huissier. Elle voulait que je fasse des excuses publiques!»

Il n'en a pas fait. Mais il a accepté de devenir «surnuméraire».

«Tout ça a laissé des blessures profondes qui ne cicatrisent jamais. Quelqu'un a déjà dit: on ne discipline pas un juge, on le détruit. Je suis devenu dans les dernières années une espèce de reclus.»

Non pas qu'il ait été particulièrement grégaire. À un juge de la Cour d'appel qui lui demandait: «Jean-Guy, pourquoi ne postules-tu pas pour la Cour d'appel?», il avait répondu: «Je préfère avoir deux imbéciles devant moi [des avocats] qu'à mes côtés [la Cour d'appel siège à trois juges].»

Nommé juge en 1977, il s'est donné comme mission de devenir «le meilleur, le plus compétent, le plus clair, le plus juste. Il faut être modeste dans ce métier, poursuivre son étude sans cesse pour être au sommet. Un juge qui n'a pas un ascendant dans une cour, c'est une comédie.»

Les juges, dit-il, sont «souvent vaniteux». «C'est un milieu de prima donna, et ça m'inclut! Mais certains semblent avoir cessé de déféquer le jour de leur nomination. C'est pourtant un simple métier, même s'il comporte des exigences incroyables. Je n'ai été qu'un arbitre qui s'assure que les règles sont respectées, le processus équitable.»

Mais quel arbitre! Il fallait le voir rejeter les objections, démêler les avocasseries, bousculer les avocats, se moquer d'eux souvent, rappeler à l'ordre les incompétents, bing, bang, pas de traînerie dans la cour du juge Boilard. Pas le juge le plus courtois en ville, mais sans doute un des plus brillants et des plus efficaces.

Voir le juge Boilard rendre un jugement oralement, sans une note, dans un français impeccable, sans hésiter un instant, était un spectacle intellectuel fascinant. Les idées et les mots, magnifiquement organisés, coulaient de source comme s'ils sortaient d'une sorte de traité de droit intérieur installé dans son cerveau de toute éternité.

Il faut dans ce métier se faire une carapace, vu la somme des horreurs qu'on voit racontées. «Je ne me suis jamais impliqué émotivement, sauf une fois.»

C'était l'affaire Pimparé-Guérin, deux hommes qui ont violé et assassiné une adolescente et l'ont jetée du haut du pont Jacques-Cartier avec son ami. Il était bouleversé. «Mon fils avait l'âge des victimes et j'ai dit qu'on pouvait comprendre pourquoi certains étaient en faveur du rétablissement de la peine de mort [ce qui n'est pas son cas].»

Dans l'affaire Boucher, où son jury a acquitté le chef des motards, il estime que la Cour d'appel a eu tort d'ordonner un deuxième procès - sur la notion de corroboration de la preuve. Mais lui, l'aurait-il condamné? «Oui», dit-il!

Ce qu'il aimait au-dessus de tout, c'était la communion avec les jurés. Même s'il est très critique du verdict dans l'affaire Turcotte («la rage extrême n'est pas une défense», dit-il), il est estomaqué de voir qu'on a ensuite attaqué l'institution si violemment.

«Il n'y a qu'au Québec où des avocats vont vilipender le jury. Des juges ne feraient pas mieux. Le jury peut faire ce qu'un juge ne peut pas faire [comme dans les cas d'avortement] et il a raison.»

C'est une époque qui se clôt avec le départ de cet inimitable Cyrano du palais. Il laisse derrière lui plusieurs ennemis. Mais son panache est intact.