J'imagine la tête des deux enquêteurs de la police de Montréal quand l'ex-ingénieur municipal est arrivé avec une valise pleine de petites coupures, cet été.

Publié le 19 oct. 2012
Yves Boisvert LA PRESSE

- Y a combien là-dedans, monsieur Suprenant?

- Ouf, vite de même... y doit bien y avoir... Attendez un peu que je compte... 20, 40, 60... Euh... cent vingt-deux mille huit cents dollars, je pense...

C'est incroyable, ce que les gens peuvent garder enfoui dans un coin de leur sous-sol.

Une valise avec 122 800$ transportée par un homme frêle et nerveux. Des restes de vieux pots-de-vin empilés. Qu'il écoulait à la petite semaine - et quelques grosses, il ne nous a pas tout raconté.

C'est un encombrement pas seulement pour la conscience, tant d'argent en espèces. On n'arrive pas à la caisse populaire avec ça. Alors il le gardait à la maison.

J'écoutais cet homme, qui n'a l'air de rien, avouer tout...

J'étais stupéfait. C'est stupéfiant, la mécanique de l'aveu. Un mélange de peur et de sentiment de culpabilité. Une fuite désespérée vers un peu de pureté après tant d'années à tricher. Celui-ci nous dit qu'il s'est soulagé en donnant ces 122 800$ à la Commission - qui ne sait pas trop quoi en faire, d'ailleurs, sinon les montrer, ce qui est un bon début.

***

Ce n'est plus du ouï-dire ou des allégations. C'est le témoin qu'on ne trouve jamais dans les affaires de corruption: le repenti qui avait les deux mains dedans et qui s'incrimine. Le faible, qui a accepté l'argent, à moitié par crainte, à moitié par cupidité. De «redevance» en redevance, la peur s'est estompée. Le goût de l'argent facile, lui, s'acquiert vite et il y a pris goût.

On a beau «savoir» les choses, entendre un homme de 60 ans nous raconter que pendant presque toute sa carrière, il a reçu plus d'un demi-million de dollars d'entrepreneurs vaguement mafieux, c'est stupéfiant.

Comprenez que cet homme à lui seul tient entre ses mains tout un cartel de millionnaires.

Lino Zambito a le mérite d'avoir rompu le silence. Sans Zambito, pas de Surprenant. Mais Zambito est déjà accusé devant la cour criminelle. Ce n'est toujours qu'un témoin de la clique; peut-être cherche-t-il les faveurs de la justice pour services rendus, on le comprendrait?

Gilles Surprenant, lui, est à l'autre bout du système de corruption. Encore accusé de rien. Pas invité chez la mafia. Et non seulement il corrobore Zambito, mais en plus, il peut incriminer tous les autres qui lui ont versé 600 000$ sur plus de 10 ans.

À commencer par un des géants de la construction, Frank Catania. Celui qu'on a vu sur une photo dans son entreprise, posant à côté de Nick Rizzuto, parrain de l'époque.

Catania qui lui aurait dit que ceux qui les empêchent de «manger» se faisaient «tasser».

Gilles Surprenant vient à peine de commencer à témoigner, mais imaginez le nombre de personnes qu'il va incriminer: 90 contrats lui ont permis de recevoir des «redevances» - ça fait trop sale, «pot-de-vin», ce n'est pas un mot qu'il aime beaucoup.

J'ai dit qu'il avouait tout... Il avoue l'essentiel. Il essaie de se pardonner un peu, vous aurez remarqué: il a flambé 300 000$ au casino non pas par vice (le goût d'en faire encore plus!), mais pour redonner à l'État, dit-il.

L'important, ce matin, c'est que ces preuves explosives nous arrivent d'un homme qui avoue avoir commis des actes de corruption pendant des années et des années. Pas dans un moment de faiblesse. C'était une... procédure administrative, une manière de travailler. Un truc bien rodé, un complot incessant et toujours renouvelé.

Ce que ça veut dire? On peut croire que cette commission a des preuves très solides à nous présenter. Que le procureur Gallant, comme on pouvait s'en douter, n'a pas laissé Lino Zambito dire n'importe quoi. Et qu'on ira au fond de ce système mafieux.

Et ce n'est qu'un début.