Les gens voudraient larguer la royauté. Mais ils pensent qu'une manifestation antimonarchiste donnera une mauvaise image à l'étranger.

Yves Boisvert LA PRESSE

Il n'y a pas d'erreur possible: on est bien au Québec. On est contre la monarchie. Mais contre la chicane aussi.

Y a-t-il quelque chose de plus ridicule, pourtant, que d'avoir comme chef d'État un monarque étranger?

La monarchie au Royaume-Uni a ses racines historiques et c'est leur problème.

Mais qu'avons-nous à faire, à 5000 km de distance, avec une Constitution maintenant purement «canadienne», d'une reine, même symbolique?

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La réponse rationnelle est «rien» et c'est ce que pensent les Australiens depuis longtemps.

Les gens d'En-bas-en dessous ont donc décidé de se débarrasser de la monarchie dans les années 1990. Pendant des années, le Mouvement républicain australien avait fait avancer sa cause et des partis politiques avaient inscrit ce projet dans leur programme.

L'affaire semblait entendue. Seul hic: comment faire table rase de la monarchie sans redessiner complètement le système politique australien? On la remplace par quoi? Les Australiens voulaient en effet conserver le parlementarisme britannique, avec son premier ministre issu du parti détenant la majorité des sièges. Il ne manquait au modèle qu'un chef d'État plus ou moins protocolaire.

Justement... Plus... ou moins?

Après d'intenses débats, une assemblée constitutionnelle trouva le modèle: un président désigné par les deux chambres du Parlement.

Tout semblait en bonne voie d'être approuvé. On organisa un référendum... et la proposition fut battue à 55%!

Pourtant, depuis 25 ans, les sondages indiquent les Australiens sont très près des Québécois à ce sujet: à environ 60% pour l'abolition de la monarchie chez eux.

La division survient quand on commence à discuter du modèle de remplacement.

Le mouvement républicain ne baisse pas les bras. Il suggère maintenant un plébiscite à choix multiples: président élu? président nommé par les deux tiers des deux chambres? Une fois le choix fait, un référendum aurait lieu pour approuver la modification constitutionnelle.

Ouf...

Deux consultations populaires... Des débats incessants sur un sujet qui paraît bien secondaire... Non, vraiment, l'enthousiasme n'est pas au rendez-vous.

C'est peut-être l'insignifiance politique même de la monarchie qui la sauve. L'indifférence générale annihile tout sentiment d'urgence.

L'actuelle première ministre australienne, Julia Gillard, élue l'an dernier, est républicaine. Comme la majorité des Australiens. Estimant toutefois qu'il y a une affection populaire pour la reine Élisabeth, elle préfère reporter tout débat sur la question au jour de la fin de son règne.

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Que conclure de tout ça? Dans ce pays où la majorité est clairement républicaine, on n'arrive pas à se débarrasser de la monarchie... Essentiellement parce qu'on ne s'entend pas sur la suite.

Imaginez ici, où la majorité hors Québec est encore attachée à l'institution...

Je demeure étonné, tout de même, qu'aucun politicien fédéral n'exprime le moindre sentiment républicain. Pour les souverainistes, c'est un sujet sans pertinence: une fois la sécession accomplie, le Québec serait une république.

Mais à Ottawa, personne n'exprime le moindre agacement, ni le début d'une remise en question.

On en trouvera donc pour se scandaliser d'une manifestation contre la visite royale.

Pourtant, y a-t-il quelque chose de plus britannique que le droit de manifester pour faire changer les lois? Une tradition démocratique bien ancrée nous dit le site officiel du gouvernement du Royaume-Uni.

Voilà un sujet éminemment légitime de protestation. Rien de «personnel»: simple prise de position constitutionnelle, politique et historique...

Aux États-Unis, on a même le droit constitutionnel de brûler des drapeaux américains.

J'espère qu'on ne s'offusquera pas de voir et d'entendre quelques centaines de personnes dénoncer pacifiquement (c'est ce qu'on nous promet) la monarchie britannique.

Peut-être chatouilleront-ils ce sentiment qui domine depuis longtemps au Québec dans cette majorité antimonarchiste: l'indifférence.