Pourquoi une commission d'enquête qui ne permet d'arrêter personne quand la police enquête? Parce que les commissions d'enquête font parler des témoins, autrement silencieux.

Publié le 19 nov. 2010
Yves Boisvert LA PRESSE

La mafia, toutes les mafias ont une arme commune: la peur. J'ai vu l'autre jour un entrepreneur en construction me raconter en tremblant comment on a tenté de l'extorquer. Comment il en a perdu le sommeil. Comment il en a fait une dépression.

 

J'ai vu surtout qu'il ne voulait pas en parler. Il veut que ça «sorte», oui, mais il ne veut pas en parler. Lui, il ne «peut» rien dire.

Il ne portera pas plainte à la police. Il pourrait y avoir des représailles. Sa vie pourrait devenir compliquée. Il a peur de mourir.

Mais s'il y avait une commission d'enquête, il pourrait être convoqué à témoigner de force. Il ne serait pas le seul. Et il jouirait d'une immunité de poursuite pour ce qu'il dirait sous serment.

Clément Bousquet, policier retraité de la Sûreté du Québec, a enquêté sur le crime organisé pendant des années. Il a travaillé un peu pour la commission Cliche sur l'industrie de la construction et davantage pour la Commission d'enquête sur le crime organisé (CECO), qui a duré de 1973 à 1980.

M. Bousquet en a assez d'entendre dire qu'une commission d'enquête nuirait au travail policier, ou que les enquêtes policières suffiront à régler les problèmes de collusion. Il pense exactement le contraire. «Je ne le pense pas, en fait, je le sais, je l'ai vécu! La CECO a déstabilisé le crime organisé pour des années.»

J'ai rencontré l'homme de 70 ans hier chez lui. Il accepte qu'on le nomme mais demande qu'on ne montre pas son visage, vu qu'il a infiltré le milieu criminel pendant des années. Il y en a qui ont la mémoire longue.

«Ce n'est pas vrai qu'une commission d'enquête nuirait au travail des policiers, et la CECO l'a démontré. Le crime organisé, c'est particulier. Si j'enquête sur un vol de banque, je n'aurai pas de difficulté à faire parler les témoins. Ils vont me donner des descriptions, ils vont parler. Mais si le propriétaire d'une pizzeria se fait demander 1000$ par semaine par la mafia, si on lui dit qu'on sait où ses enfants vont à l'école, il n'aura pas le goût de parler à la police. Les entrepreneurs qui se font menacer de faire brûler leur équipement ou de se faire battre, ils n'ont pas le goût d'aller parler à la police.»

Là-dessus, il me raconte qu'il fréquentait une pizzeria sur la Rive-Sud. Petit boui-boui de cinq ou six tables. Le propriétaire le convoque un soir. Il pleure comme un enfant. «Ça fait drôle de voir un gros bonhomme de 55 ans qui braille comme ça.» Il venait de se faire dire par deux matamores de payer pour sa protection. Il avait peur de porter plainte officiellement. Bousquet s'est improvisé cuisinier et a attendu la visite des fiers-à-bras. Le restaurateur a dit aux deux mafieux qu'il voulait payer, mais que son «associé» (Bousquet) ne voulait pas. Il demandait qu'on aille le voir dans l'arrière-boutique. Bousquet leur a expliqué deux ou trois trucs de la vie (il garde ses petits secrets de police, voyez-vous). Les gars ne sont plus revenus. «J'aime pas les bandits», conclut-il, encore vibrant.

Mais bon, il n'est pas recommandé de régler tous les problèmes ainsi. La CECO attaquait le problème globalement.

«Personne n'est obligé de collaborer avec la police. La première chose qu'on dit à une personne qu'on arrête, c'est qu'elle a droit au silence, ensuite c'est qu'elle a droit à un avocat, et l'avocat dira au client de ne pas parler. Même chose pour les témoins et les victimes: personne ne peut être forcé de parler. Mais devant une commission d'enquête, oui.

«Si vous saviez le nombre de propriétaires d'entreprises que j'ai réussi à convaincre de venir témoigner à la CECO, vous n'en reviendriez pas. Ils étaient dans leur coin, ils avaient peur. Mais là, ils n'avaient pas le choix, en même temps, ils se sentaient plus en sécurité, ils n'étaient pas isolés, ils étaient nombreux. Ils étaient tout d'un coup enclins à dire des choses. Il n'y a pas eu de représailles dans 99,9% des cas.

«La CECO a carrément déstabilisé le milieu criminel, j'en ai été témoin. Le crime organisé se sentait surveillé, ils étaient moins arrogants, et les gens parlaient plus. Ç'a été un bon nettoyage.»

Une commission d'enquête ne permet d'accuser personne - sauf pour outrage au tribunal, quand un témoin refuse de parler. Mais les informations qui sortent sont très utiles pour les enquêtes policières. La CECO marchait main dans la main avec des policiers sur le terrain: «Il y avait de la collaboration, de l'échange d'informations. C'est pour ça que c'est utile, c'est comme ça qu'on peut comprendre le système.»

Conclusion? L'argument central du gouvernement Charest pour ne pas déclencher d'enquête (la crainte de nuire au travail policier) est contredit par l'histoire de la CECO, qui a mis fin à ses travaux il y a à peine 30 ans.

Reste-t-il une autre objection sérieuse, dans l'état actuel de la chose publique?