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Une fausse bonne idée

Vincent Marissal
La Presse

À défaut de s'imposer dans les sondages, la Coalition avenir Québec (CAQ) de François Legault, troisième parti d'opposition, tire fort bien son épingle du jeu dans l'espace médiatique. Cette visibilité plus grande que nature est due, notamment, à la «stratégie du dimanche», qui consiste tout bonnement à occuper l'espace public avec une annonce dominicale pendant que les autres partis profitent du congé.

Pas bête comme stratégie, pour la forme, mais pour le fond, cela ne garantit pas que les idées et propositions lancées soient nécessairement bonnes, comme on l'a constaté hier. En fait, on a parfois l'impression que l'hyperactif François Legault lance des idées en l'air pour attirer l'attention ou pour faire jaser, en bien ou en mal, comme le veut ce bon vieux principe de marketing.

En ce beau dimanche humide et orageux, le chef de la CAQ a proposé, avec son député-vedette Jacques Duchesneau, de poursuivre les fraudeurs de l'industrie de la construction coupables de collusion. L'État pourrait ainsi récupérer des «centaines de millions», voire des «milliards», affirme M. Legault.

Pour forcer la main du gouvernement, trop mou en matière de lutte contre la corruption, selon la CAQ, MM. Legault et Duchesneau ont lancé hier une nouvelle campagne publicitaire télévisuelle et une pétition en ligne.

Joli coup de publicité en ce dimanche au cours duquel les bulletins de nouvelles n'avaient que des bilans d'orage et des topos sur le Tour de l'île à offrir à leurs auditeurs. Mais au-delà du marketing politique (récupérer une fois de plus le dossier de l'intégrité et de la lutte contre les filous), il s'agit d'une fausse bonne idée aux résultats possibles plus que douteux, tant légalement que financièrement.

Sur la forme, d'abord, il n'est même pas certain que cette pétition soit recevable par l'Assemblée nationale. Il est écrit en toutes lettres sur le site de l'Assemblée nationale qu'une pétition électronique doit obligatoirement être lancée et signée sur son site web, question de vérifier la validité des signatures. Or cette pétition (dont le texte dépasse largement les 250 mots prescrits) se trouve sur un site lancé par la CAQ. Un site, accessoirement, qui vous invite aussi à contribuer à la caisse de la Coalition.

On lit aussi, toujours dans les règlements de l'Assemblée nationale, que «la pétition ne doit pas traiter d'une affaire qui est devant les tribunaux ou un organisme quasi judiciaire, ou qui fait l'objet d'une enquête, si sa présentation peut porter préjudice à qui que ce soit».

Là, on touche au fond de l'affaire: tout le monde voudrait que les profiteurs, voleurs et magouilleurs remboursent les deniers publics touchés en trop en vertu de stratagèmes véreux, mais il est illusoire de penser que l'État peut y arriver en lançant des poursuites sur la base des témoignages entendus à la commission Charbonneau.

Jacques Duchesneau, qui a conseillé son ami Martin Dumont, dont le témoignage explosif devant le CEIC a été par la suite sérieusement édulcoré, devrait pourtant savoir qu'on doit se méfier des révélations tant qu'elles n'ont pas été prouvées. MM. Legault et Duchesneau doivent savoir (ils ont tellement réclamé cette enquête publique) qu'une telle commission sert à comprendre un système et à l'exposer, pas à ramasser de la preuve pour des poursuites au civil.

Laisser croire que l'État pourrait, sur la base de ce qu'on entend à la commission Charbonneau, récupérer des «centaines de millions», peut-être même des «milliards», c'est verser dans l'angélisme. Ou le populisme, c'est selon.

La CAQ lance ici une idée irrésistible - faire payer les profiteurs, qui peut être contre? - sans trop se soucier de sa faisabilité et en sachant d'avance que le Parti québécois et le Parti libéral la rejetteront. De fait, M. Legault accusait dès hier péquistes et libéraux d'être complaisants envers les voleurs.

En foutant la trouille aux fraudeurs, l'Unité permanente anticorruption, les flics de Marteau et la commission Charbonneau ont déjà fait reculer les magouilleurs (et le prix des grands chantiers). Ça, c'est concret.

L'étau se resserre aussi sur les administrations véreuses ou volontairement aveugles. Les maires de Montréal et de Laval ont démissionné (le second est aussi accusé au criminel), des géants de l'industrie de la construction et leurs amis ingénieurs sont dans le collimateur de la justice. D'anciens dirigeants municipaux aussi. La troisième ville en importance au Québec, Laval, sera mise en tutelle aujourd'hui. On avance. Lentement, mais sûrement. En ces matières, patience et méthodes valent mieux que populisme et précipitation.

Avec les enquêtes policières et publiques sur l'«industrie de la collusion», il se passe quelque chose qui manquait cruellement au scénario du scandale des commandites: des responsables politiques vont passer dans le tordeur. Ça aussi, c'est du concret.

Parlant du scandale des commandites, le gouvernement fédéral avait lui aussi eu l'idée d'intenter des poursuites au civil sur la base des travaux de la commission Gomery. La belle affaire!

Ottawa prévoyait de récupérer 49 millions auprès de 6 entreprises et 8 individus, une histoire autrement plus simple que celle de la construction. Près d'une décennie plus tard: 6,7 millions remboursés, un infime pourcentage de ce que le fédéral a dépensé.

Personne n'est contre la vertu, mais il faut toujours se méfier des fausses bonnes idées. Même le dimanche.




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