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Cocoexistence

Sur l'affiche jaune, il est écrit: Les Productions Yé! présente Le Cocothon. Samedi 19 avril 2014, Centre de la nature de Laval. La grande chasse aux cocos de Pâques. Venez célébrer le printemps! Cirque, tamtam, mascottes, cadeaux. À la gauche du texte, un lapin gris nous regarde avec ses grands yeux coquins, entouré d'oeufs multicolores. Tout ce qu'il y a de plus innocent. Une fête d'enfants.

Les familles arrivent tôt. Elles veulent être certaines que la chasse sera bonne. Elles ne sont pas là pour le tamtam et les mascottes. Elles sont là pour les cocos. Les enfants sont venus trouver des oeufs, vite, cherchons des oeufs. Derrière les barrières, ça s'impatiente. Quand on joue à la chasse au trésor sur notre iPad, on n'attend pas. Un clic, et c'est parti. Les gosses sont tannées, les adultes, encore plus.

Un parent excédé fait sauter la clôture à son môme. Va les chercher tes oeufs qu'on rentre à la maison, y'a une game à soir! L'enfant décolle comme un lapin. Les autres parents se disent: ah ben, si c'est comme ça! Les barrières prennent le bord. Les Vikings débarquent! À nous le butin!

Le problème, c'est que ça manque d'oeufs. Le maire Vaillancourt a dû passer avant eux. Les grands dérobent des cocos aux petits. La loi de la jungle, un samedi midi, à Laval. Le bordel. Après le massacre du Vendredi saint, l'émeute du Samedi saint. Après les carrés rouges, les carrés Cadbury. Heureusement, pas de mort ni de blessé. Que des cris, des larmes et de la bave.

Des parents frustrés, de retour chez eux, menacent sur Facebook de faire un recours collectif pour récupérer leurs gros 3 $ dépensés. Ben là! À quoi s'attendaient-ils?

Avez-vous déjà organisé une fête d'enfants? Au début, c'est cool. Ils arrivent un par un. Gênés. On leur demande s'ils veulent un jus. Ils répondent tout doucement oui s'il vous plaît en regardant par terre. Trop mignons. Trente minutes plus tard, ils hurlent, braillent et se mordent. Des cris, des larmes et de la bave. Ils sont 10, vous avez acheté un cadeau pour chacun, mais c'est le cadeau de l'autre qu'ils veulent. Quand ils repartent, ils ont du gâteau dans le visage, des chandelles dans les oreilles, et une bosse sur le coco. Leurs parents sont contrariés. Que c'était mal organisé! Avoir su, on ne serait pas venu. Vous avez honte. Et vous vous dites chaque fois, c'est la dernière fois.

On dit que le public le plus difficile est un public d'enfants. Il en existe un encore pire: un public d'enfants avec leurs parents. Si un party de kids à domicile vire en rodéo, imaginez un party de kids à 10 000. Ça ne pouvait pratiquement pas faire autrement!

Une famille est une cellule autonome qui se suffit à elle-même. Une tribu. Elle veut ce qu'il y a de mieux pour les siens. C'est beau. Sauf lorsque des centaines de familles sont réunies au même endroit, elles sont rarement attentives aux besoins des autres. J'ai dit à mon petit qu'il aurait des oeufs, il va y avoir des oeufs. Qu'on les trouve sous une roche ou dans le panier de la voisine, ça fait pareil.

En ce beau samedi à Laval, il y a des enfants espérant ramasser des oeufs et des parents qui ne veulent pas perdre la face devant leurs enfants. Une personne raisonnable aurait compris qu'il y avait trop monde, que l'organisation était déficiente, et qu'il valait mieux aller se divertir ailleurs. Mais un parent en présence de ses enfants, n'est pas une personne raisonnable. Il est papa ours. Elle est maman ours. Prêts à tout pour honore leur promesse.

C'est dans ces moments anecdotiques et futiles qu'on comprend le côté sombre de la nature humaine. Tout ça pour des oeufs en chocolat. Imaginez la Palestine, l'Ukraine, le Soudan. Imaginez quand c'est une question de survie.

Les gens ont de la difficulté à coexister. À l'intérieur même de sa propre famille, la coexistence engendre des conflits profonds, des complexes, des blessures. On les accepte. On n'a pas le choix. On doit, à sa famille, son existence. Mais aux autres, on croit ne rien devoir. C'est pour ça qu'on n'accepte rien d'eux. Dans notre coeur, ils n'existent pas. C'est pour ça qu'on leur arrache leurs oeufs.

Cela dit, le week-end dernier, il y a eu plein de chasses aux oeufs collectives qui se sont bien déroulées. Celles-là, bien sûr, on n'en a pas parlé. Quelque part, c'est bien ainsi, que le bonheur soit la normalité. Quand les humains sont heureux, ils savent coexister et se réjouir ensemble.

Si j'étais la Ville de Laval, l'année prochaine, j'organiserais la plus belle des fêtes. En pensant à tout. La chasse aux oeufs n'est pas une fin en soi, c'est un jeu. Les trouver, c'est le dénouement. C'est la recherche qui devrait être amusante. Si j'étais un Lavallois, j'irais là avec le sourire. En voulant fêter avec les voisins. Si on se fout d'eux, vaut mieux fêter dans sa cour. Si on décide de se joindre à un grand rassemblement, ce n'est pas pour les oeufs, c'est pour les gens. Pour les connaître, les aimer, faire attention à eux. Les gens ne sont pas faits en chocolat.

Sur ce, je vais aller prendre une bouchée de mon oeuf Laura Secord avec du jaune, si je ne veux pas qu'il m'en reste encore à l'Halloween. En voulez-vous un morceau?




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