Dans la vie, il y a les boss et les travailleurs.

Stéphane Laporte, collaboration spéciale LA PRESSE

Les travailleurs, on les connaît. On les voit travailler. Ce sont les soldats qui montent au front, les pompiers qui éteignent les incendies, les serveuses qui apportent les plats, les médecins qui soignent les patients, les plombiers qui débouchent les tuyaux, les journalistes qui posent des questions, les professeurs qui enseignent aux jeunes, les joueurs de hockey qui s'affrontent sur la glace...

Il y a des travailleurs très riches, il y a des travailleurs très pauvres, mais ils ont tous un point en commun: il ont un boss. Un boss qui décide de leur sort.

Les boss, on ne les connaît pas vraiment. On ne les voit pas travailler. Ils travaillent, pourtant, mais leur bureau est à un étage où le vrai monde ne va pas. Que font-ils? Ils font des plans. Des plans pour quoi? Des plans pour faire de l'argent. Et pour en faire longtemps. C'est la tâche des boss: rentabiliser ce que font les travailleurs. Ils planifient l'avenir de l'entreprise. Les boss ne se fient jamais à leurs émotions du moment. Les boss se fient à leur plan. Le plan est au boss ce que le bâton de hockey est au joueur. C'est avec ça qu'il va scorer ou lancer à côté.

En mai 2003, Bob Gainey est devenu le patron du Canadien. Homme rationnel, il a pris le temps de bien tracer son plan. En 2005, le Canadien a eu le cinquième choix au repêchage de la LNH. Le Canadien n'a pas souvent été aussi bien placé pour choisir un joueur de grand talent. Ces occasions-là arrivent très rarement. Il ne faut pas les gaspiller. Elles sont à la base du plan.

En 1971, le Canadien a eu le premier choix au repêchage. Il a choisi Guy Lafleur. Les années 70 furent des années formidables. Sam Pollock avait un bon plan. En 1980, le Canadien avait aussi le premier choix au repêchage, il a choisi Doug Wickenheiser au lieu de Denis Savard. Les années 80 furent des années difficiles. Irving Grundman n'avait pas un bon plan.

En 2005, Gainey a choisi le gardien Carey Price. Il est devenu la pièce maîtresse de son plan. Pas pour un an. Pas pour cinq ans. Pour 10 ans, au moins. Price n'avait que 18 ans.

Cette année, la question la plus posée au Québec, ce n'était pas: «Êtes-vous pour le Oui ou pour le Non?» C'était: «Halak ou Price?» Combien y a-t-il eu de chroniques, de blogues, de tribunes téléphoniques, de débats télévisuels, de conversations de bar et d'urinoir autour de cette existentielle question? Les seules personnes qui ne la posaient pas, ce sont les boss du Canadien. Pour eux, ç'a toujours été Price. Qu'il soit devant le filet ou au bout du banc.

Pourtant, Halak a permis au Canadien de participer aux séries. Halak a éliminé les champions du calendrier à lui tout seul. Halak a éliminé les champions de la Coupe Stanley presque à lui tout seul. Halak a mené le Canadien dans le carré d'as pour la première fois depuis 17 ans. Au Centre Bell, on vendait des panneaux de circulation «arrêt» au nom de Halak. C'était la première fois que je voyais un produit dérivé au nom d'un joueur vendu dans les gradins depuis... Depuis toujours.

Je l'ai achetée, la pancarte Halak. Jean-Charles Lajoie a écrit des paroles sur l'air de Goldorak pour les Porn Flakes, ce fut la chanson la plus téléchargée du mois de mai. Une chanson sur un joueur du Canadien, jamais vu ça depuis... Depuis Maurice Richard! Halak a été le héros du printemps de tout le Québec. Que lui arrive-t-il, moins d'un mois plus tard? On l'échange. Normalement, on échange un héros parce qu'il a fait quelque chose de grave, parce qu'il a montré le doigt à un photographe, parce que, durant un match, il a passé devant son entraîneur pour aller dire au président qu'il en avait assez. Halak n'a rien fait. À part avoir le triomphe modeste et être resté discret.

Après ses performances magiques, Halak était en droit de revendiquer le poste de gardien no 1 du club. L'autre gardien de but, on n'avait qu'à le laisser sur le banc ou à s'en débarrasser. Il faut toujours récompenser celui qui travaille le plus, qui travaille le mieux. Le travailleur qui a permis aux autres de gagner. C'est ça, le code d'honneur des travailleurs. Récompenser l'effort. Récompenser le mérite. Tous les travailleurs sont d'accord avec ça. Mais pas les boss.

Les boss ne suivent pas les codes d'honneur, les boss suivent leur plan. Un plan n'est pas fait pour récompenser ceux qui nous ont enrichi hier, un plan est fait pour privilégier ceux qui vont nous enrichir demain. Carey Price n'est pas seulement un gardien de but. Carey Price est un plan. On peut se débarrasser d'un gardien de but. Même s'il est bon, même s'il est aimé, même s'il gagne. On ne peut pas se débarrasser d'un plan. De son plan.

Gauthier a beau avoir remplacé Gainey, le plan Price, c'est aussi le sien. Il a aidé Gainey à le mettre en place. Il ne va pas le renier pour un printemps et une chanson. Halak n'avait pas le choix. Pour contrecarrer le plan Price, il devait mener le Canadien à la Coupe Stanley. Quand on a un championnat, on n'a plus besoin de plan. Gauthier en aurait fait des confettis.

C'est Halak qui s'en va avec les Blues, mais ce sont les partisans du CH qui ont le blues. Qui ont l'étrange impression de s'être fait baiser. Qu'est-ce que je fais, maintenant, avec ma pancarte Halak? Maintenant que le Canadien a mon argent?

Ce sont les joies et les peines partagées qui font qu'on s'attache aux gens. Avec les Richard, Béliveau, Lafleur, on accumulait les souvenirs et on se liait, à la vie à la mort. Et si les héros de passage finissaient par miner notre passion? Le boss n'a pas dû penser à ça. Il pense avoir raison. C'est pour ça qu'il est boss. Parce qu'il pense mieux que nous.

Une chose est sûre, le job du boss est dans les mains de Price. Car même les boss ont des boss. J'espère pour lui, et surtout pour nous, qu'il a misé sur le bon travailleur.