Avant de songer à envoyer la police aux trousses des délinquants de la laïcité, une question, si vous le permettez : le projet de loi 21 règle-t-il plus de problèmes qu'il n'en crée ? Au-delà de l'affirmation du principe de laïcité « parce qu'au Québec, c'est comme ça qu'on vit », ce projet de loi favorise-t-il vraiment les valeurs de liberté et d'égalité de notre société ? Favorise-t-il l'intégration et la cohésion sociale ? Bref, en s'inspirant du modèle de laïcité à la française, le Québec est-il sur la bonne voie ?

Publié le 4 avr. 2019
RIMA ELKOURI LA PRESSE

On peut en douter à la lecture d'une récente étude de l'Université Stanford qui se penche sur les effets concrets de la loi française de 2004 interdisant le port du voile ou d'autres symboles religieux à l'école. La conclusion des deux chercheuses de la prestigieuse université américaine ? Loin de favoriser l'émancipation des jeunes femmes portant le hijab, l'interdiction des signes religieux à l'école aurait, au contraire, réduit leur autonomie et assombri leurs trajectoires. Loin de favoriser leur intégration, elle aurait plutôt contribué à les marginaliser davantage.

Appelé à défendre son projet de loi sur la laïcité qui suscite de vives dénonciations, le premier ministre François Legault a répété hier qu'il s'agit selon lui d'un projet « raisonnable ». « On se donne des règles au Québec. Ces règles-là sont appuyées par une grande majorité des Québécois. On n'est pas les seuls dans le monde à avoir ce genre d'exigences. »

En se proposant d'interdire le port de signes religieux chez les employés de l'État en situation d'autorité, le Québec s'inscrit en effet dans la lignée de nombreux pays occidentaux qui, en réponse à la montée de l'immigration et à la peur de l'islam radical, ont choisi de restreindre la liberté d'expression religieuse pour mieux affirmer la laïcité de l'État et les valeurs occidentales. 

Ici comme ailleurs, le plus souvent, le débat se focalise sur le voile islamique. Le tiers des pays européens ont des lois qui interdisent le port d'une forme ou d'une autre de voile.

Au-delà des objectifs officiels visés, ces politiques sont-elles efficaces ? Bien que ce genre d'interdictions obtiennent l'appui d'une majorité de citoyens dans les pays où elles sont débattues et adoptées, on s'était peu intéressé jusqu'à présent à analyser en profondeur l'impact que de telles mesures pouvaient avoir sur les minorités religieuses visées et sur les femmes musulmanes en particulier, notent les chercheuses. C'est pourtant une question importante qui devrait interpeller tout politicien préoccupé par l'intégration des immigrants et la préservation des valeurs occidentales. « Dans quelle mesure l'interdiction de signes religieux contribue-t-elle à atteindre ces buts ? », demandent-elles.

Pour répondre à cette question, les chercheuses ont comparé les trajectoires de différentes cohortes d'élèves avant et après l'entrée en vigueur de la loi française sur les signes religieux adoptée il y a 15 ans. Cette loi, rappelons-le, interdit, dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou de tenues par lesquels les élèves « manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ». Elle prévoit un processus de médiation avec l'élève qui ne s'y conforme pas. Si le processus échoue, une procédure disciplinaire menant à l'expulsion de l'élève est enclenchée. S'il a plus de 16 ans, l'élève peut alors abandonner l'école. S'il a moins de 16 ans, il peut aller dans une école privée, suivre des cours à distance ou carrément quitter le pays.

Même si la loi française ne visait pas explicitement un signe religieux en particulier, le fait est qu'elle a été conçue, dans le sillon d'une crise, pour les élèves portant le hijab et que ce sont elles qui ont été les plus touchées par l'interdiction, observent les chercheuses. Avant l'adoption de cette loi, une élève musulmane pouvait porter un foulard à l'école à condition qu'il ne soit associé à aucune forme de prosélytisme. Si toutefois une élève se plaignait de pressions, le foulard, considéré comme prosélyte, était interdit.

En adoptant une loi qui va plus loin dans l'interdiction, certains espéraient soustraire d'emblée les jeunes femmes à toute pression qui pourrait être exercée sur elles pour porter le voile. On voulait contribuer à leur émancipation et à leur intégration. 

Malheureusement, ce que l'étude nous dit, c'est que les bonnes intentions ne donnent pas nécessairement de bons résultats. 

Car la loi a plutôt contribué à marginaliser les jeunes femmes musulmanes scolarisées au moment de l'entrée en vigueur de la loi. Les cohortes touchées par l'interdiction étaient plus susceptibles de décrocher ou d'accumuler du retard scolaire. Dans la foulée de l'adoption de la loi, le taux d'obtention du baccalauréat français (l'équivalent du diplôme d'études secondaires) a baissé pour les jeunes filles musulmanes. À long terme, elles étaient plus susceptibles d'être sans emploi. Elles avaient davantage d'enfants. Le nombre de femmes musulmanes qui ont rapporté avoir été victimes de discrimination a aussi augmenté. Et en envoyant le message que l'islam et l'identité nationale française étaient foncièrement incompatibles, l'interdiction a aussi nui à leur assimilation.

Même s'il s'inspire du modèle de laïcité à la française, le projet de loi 21 du gouvernement Legault, en limitant l'interdiction de signes religieux aux seuls employés de l'État en position d'autorité, ne va pas aussi loin que la loi française. Dans les écoles, il ne concerne pas les élèves, mais uniquement les enseignants et la direction. Il va de soi aussi que le contexte québécois est à bien des égards très différent du contexte français. Le profil socioéconomique des immigrants en France n'est pas le même qu'ici. Le Québec, rappelons-le, accueille essentiellement des immigrants professionnels très scolarisés, parmi les plus diplômés de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Le rapport à l'islam et aux populations musulmanes n'y est pas marqué par la même histoire coloniale qu'en France.

Toute comparaison est donc forcément hasardeuse. Il reste que les mêmes questions qui se posent en France se posent ici lorsqu'on songe aux effets pernicieux que pourrait avoir une interdiction des signes religieux pour les futures enseignantes voilées - les plus susceptibles d'être pénalisées par une telle loi. Une enseignante à qui on interdirait de porter le voile au travail - alors que son mari ayant peut-être les mêmes convictions religieuses qu'elle peut enseigner et être promu comme directeur sans problème - sera-t-elle plus émancipée et mieux intégrée ? En quoi est-ce qu'une telle mesure favoriserait nos valeurs et l'égalité hommes-femmes ? L'absence de signes religieux garantit-elle vraiment la neutralité ? A contrario, la présence d'un signe religieux rend-elle forcément coupable de prosélytisme ? Et si c'est le cas, comment expliquer que les générations d'élèves au Québec qui ont eu des religieuses voilées comme enseignantes - j'en fais moi-même partie - ne soient jamais devenus particulièrement dévots, tournant le plus souvent le dos à la religion ?

Voilà des questions qu'il faudra bien se poser avant d'appeler la police de la laïcité.