Le paradoxe est troublant. Alors qu'un demi-million de Québécois ne mangent pas à leur faim et que les comptoirs alimentaires peinent à répondre à la demande, des montagnes de denrées sont tous les jours jetées à la poubelle.

RIMA ELKOURI LA PRESSE

Un jour d'hiver, il y a trois ans, Atlantide Desrochers a été frappée par ce non-sens. Mère de trois enfants, cette Montréalaise, qui gagne sa vie dans l'immobilier et qui n'a jamais manqué de rien, traversait une période difficile où elle avait du mal à joindre les deux bouts. En cherchant des solutions, elle a commencé à s'intéresser aux réseaux de déchétariens, qui récupèrent des denrées jetées par des commerçants et les redistribuent gratuitement.

En voyant les quantités phénoménales de nourriture récupérée par les glaneurs alimentaires (communément appelés les « dumpsters »), elle a eu l'impression de découvrir une ville sous la ville. L'une qui gaspille. L'autre qui a faim. Comment peut-on tolérer un tel scandale ?

Dès lors, Atlantide Desrochers a décidé d'apporter sa contribution comme citoyenne. Elle a mis sur pied le mouvement Partage & Solidarité, une plateforme née sur les réseaux sociaux qui permet aux gens de s'entraider tout en luttant contre le gaspillage. Petit à petit, son idée a fait boule de neige et rallié de nombreux sympathisants. Si bien que, depuis trois ans, cette mère de famille du Plateau Mont-Royal récupère dans ses temps libres les invendus de 25 commerçants. Grâce à leur générosité, elle arrive à distribuer gratuitement entre 200 et 400 paniers d'alimentation par mois.

Elle a aussi mis sur pied un Marché-Partage qui, une fois par mois, permet à tout citoyen qui le veut de s'approvisionner gratuitement, sans avoir à se justifier. « Personne ne devrait avoir à quémander un bien essentiel à la survie, observe-t-elle. Surtout si, parallèlement au drame que vivent les gens lorsqu'ils manquent de nourriture, des magasins sont obligés de jeter, faute de ressources de récupération. »

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Aujourd'hui, Atlantide Desrochers souhaite pousser encore plus loin cette logique. Elle milite pour que le Québec imite la France qui, en 2016, a adopté une loi anti-gaspillage. Cette loi, aboutissement d'une pétition de citoyens, interdit aux commerçants de rendre impropre à la consommation toute nourriture viable et oblige les supermarchés de plus de 400 mètres carrés à donner les invendus à des organismes qui les redistribuent gratuitement.

En six semaines, la pétition « Stop au gaspillage alimentaire ! » adressée au premier ministre François Legault et au ministre de l'Agriculture André Lamontagne a déjà recueilli plus de 21 000 signatures sur le site change.org. La militante anti-gaspillage a aussi eu l'appui de Québec solidaire (QS) qui, en campagne électorale, a proposé une loi zéro déchet, comprenant notamment des mesures pour s'attaquer au gaspillage des invendus dans les commerces.

Pour Manon Massé, co-porte-parole de QS, cela va de soi. « D'une part, on gaspille la moitié des aliments qui sont produits par nos terres agricoles au Québec, des terres qu'on pousse à plein régime. De l'autre côté, on assiste à une croissance constante des inégalités sociales, et de plus en plus de familles fréquentent les banques alimentaires. »

« C'est absolument insensé et franchement indécent de gaspiller autant de nourriture dans ce contexte-là. »

- Manon Massé, co-porte-parole de Québec solidaire

En France, l'encadrement législatif de 2016 a eu des retombées positives, propulsant le pays en tête du classement Food Sustainability Index en matière de lutte contre le gaspillage, bien devant le Canada, qui y est en cinquième position. La loi a permis de recueillir 50 % de dons en plus dans certains départements de l'Hexagone.

Et si on s'en inspirait ? Dans un contexte où, chez nous, les banques alimentaires peinent à répondre à la demande, j'étais certaine qu'une initiative semblable serait applaudie par les principales intéressées. Mais pour l'heure, Annie Gauvin, directrice générale des Banques alimentaires du Québec, n'est pas convaincue que ce soit la solution. Bien qu'elle se réjouisse que 20 000 citoyens se mobilisent autour de la lutte contre le gaspillage, elle doute que la voie législative soit la plus porteuse.

« Si, demain matin, tous les magasins devaient donner leurs invendus, les infrastructures au Québec, autant au niveau des organismes Moisson que des autres, seraient insuffisantes. Parce que la denrée est là, mais ça prend des camions, des réfrigérateurs, des congélateurs. Pour respecter les règles du MAPAQ, ça prend aussi des gens qui sont formés pour le faire dans les organismes. » Au lieu d'adopter une loi, on ferait peut-être mieux d'investir davantage dans les infrastructures qui existent déjà, croit-elle.

Même hésitation chez Richard D. Daneau, directeur général de Moisson Montréal. Le programme de récupération en supermarché, qui existe depuis 2013, a fracassé des records l'an dernier, rappelle-t-il. Les grandes enseignes qui y participent contribuent déjà activement à la réduction du gaspillage alimentaire. « Si on veut vraiment changer les choses, on devrait travailler en amont sur les causes du gaspillage alimentaire, c'est-à-dire la surproduction, qui est un gros problème. Or, en adoptant une loi, ma perception, c'est qu'on imposerait des contraintes additionnelles à des partenaires qui sont déjà très engagés. »

S'il est vrai que beaucoup de choses se font déjà en épicerie pour la récupération des invendus, il reste encore beaucoup à faire, reconnaît pour sa part l'Association des détaillants en alimentation du Québec. « On peut toujours faire mieux », me dit sa directrice des affaires publiques, Gaëlle Leruste, en soulignant qu'il y a une conscience de plus en plus importante chez les détaillants. Est-ce que ça prendrait une loi comme en France ? Alors que l'on amorce des travaux avec le gouvernement dans le cadre de la politique bioalimentaire, ce serait une bonne question à se poser, souligne-t-elle. « En ce qui me concerne, c'est effectivement quelque chose qui va être regardé. »

Au cabinet du ministre de l'Agriculture, on dit que l'on compte évaluer dans les prochains mois les meilleures mesures de réduction du gaspillage alimentaire. C'est un enjeu qui préoccupe le gouvernement, souligne l'attachée de presse du ministre Lamontagne. « Ce qui se fait en France sera alors étudié, mais nous ne nous limiterons pas à cela. Plusieurs pratiques seront analysées pour déterminer lesquelles sont les meilleures pour répondre aux besoins et pratiques d'ici. »

Le souhait d'Atlantide Desrochers, c'est que le Québec devienne un pionnier en Amérique du Nord dans la lutte contre le gaspillage. Une loi ne serait pas un remède miracle, bien sûr. Elle ne nous dispenserait pas de nous attaquer en amont à la surproduction menant au gaspillage alimentaire ainsi qu'à la pauvreté qui fait en sorte que trop de gens ne mangent pas à leur faim. Mais à la lumière des résultats encourageants en France, cela mérite certainement réflexion.