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C'est qui, Hitler?

Heidi Berger, cinéaste et professeure de communications à l'Université Concordia.... (Photo André Pichette, La Presse)

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Heidi Berger, cinéaste et professeure de communications à l'Université Concordia.

Photo André Pichette, La Presse

On peut finir son secondaire au Québec sans savoir qui est Hitler. Sans savoir ce qu'est l'Holocauste. Sans avoir appris quoi que ce soit sur les génocides qui ont marqué l'Histoire et ceux qui se produisent encore aujourd'hui.

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Heidi Berger en présentation dans une école. Sur la photo de fond, elle est en compagnie de sa mère, Ann Kazimirski, survivante de l'Holocauste.

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Pancarte antisémite présente à Sainte-Agathe jusqu'à la fin... (IMAGE FOURNIE PAR LA Fondation pour l’étude des génocides) - image 1.1

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Pancarte antisémite présente à Sainte-Agathe jusqu'à la fin des années 50

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C'est le constat affolant qu'a fait il y a quelques années la cinéaste et professeure de communications de l'Université Concordia Heidi Berger en allant à la rencontre d'élèves du secondaire pour témoigner de l'histoire de ses parents, survivants de l'Holocauste.

Originaires de Pologne, les parents de Heidi Berger ont refait leur vie au Canada après la guerre. Ils se sont établis à Sainte-Agathe-des-Monts, dans les Laurentides. C'est là que Heidi est née.

Jusqu'à sa mort en 2006, la mère de Heidi Berger, Ann Kazimirski, a tenu à témoigner des actes horribles dont elle avait été témoin. Elle l'a fait dans un livre intitulé Witness to Horror (« Témoin de l'horreur »). Elle l'a aussi fait en allant à la rencontre de jeunes dans des écoles.

« Ma mère a vu son père et son frère enlevés. Elle ne les a plus jamais revus. Elle a vu sa meilleure amie violée et assassinée. Elle a vu l'exécution de sa mère, assassinée à la mitraillette, alors qu'elle était cachée dans un grenier et regardait par la fenêtre. »

Après la mort de sa mère, Heidi Berger a senti le besoin de perpétuer sa mémoire. Elle a commencé à son tour à faire la tournée d'écoles. Dans ses conférences, en plus de présenter un témoignage vidéo de sa mère, elle parle plus largement aux élèves de racisme, de haine et d'intolérance. Elle leur montre des photos de pancartes antisémites qu'elle se rappelle avoir elle-même vues au moins jusqu'à la fin des années 50 à Sainte-Agathe, où elle a grandi. Des pancartes qui disaient « No Jews. No Dogs. » [Pas de Juifs. Pas de chiens.] « Il y avait un antisémitisme terrible. Mes frères étaient toujours appelés "les sales Juifs". Ils faisaient toujours l'objet d'intimidation. »

Ces manifestations de haine inquiétaient beaucoup son père, traumatisé par l'Holocauste. « Il avait tellement peur qu'un autre génocide se produise qu'il avait convaincu son meilleur ami, un prêtre catholique, de me donner un certificat de naissance catholique. Juste au cas où... »

En allant à la rencontre d'élèves de quatrième et de cinquième secondaire, Heidi Berger a été renversée de voir qu'ils étaient nombreux à ne pas savoir ce que signifie le mot « génocide ». « Souvent, c'était la première fois qu'ils en entendaient parler. »

Une ignorance sidérante qui n'est pas propre au Québec. Un sondage récent de CNN indiquait que le tiers des Européens ne connaissent rien ou très peu de choses de l'Holocauste, qui a mené à la mort de six millions de Juifs. En France, une personne sur cinq âgée entre 18 et 34 ans dit n'en avoir jamais entendu parler. Aux États-Unis, une même proportion de milléniaux disent ne pas être certains d'en avoir entendu parler.

Heidi Berger a aussi constaté que si certains enseignants font déjà un excellent travail en abordant d'eux-mêmes le sujet en classe, plusieurs craignent de le faire, faute de temps et de ressources adéquates. « Dans les manuels du cours Monde contemporain, il n'y a qu'un paragraphe consacré aux génocides. Et les professeurs n'ont aucune obligation d'en parler. »

En discutant avec un enseignant, Heidi Berger s'est donc dit qu'il lui fallait absolument faire quelque chose. C'est ainsi qu'est née, en 2016, la Fondation pour l'étude des génocides. 

« Le but est de s'assurer que tous les élèves apprennent l'histoire des génocides et, surtout, les étapes qui mènent au génocide afin qu'ils développent l'esprit critique nécessaire pour comprendre le racisme, l'intolérance et la haine. »

L'initiative ne vise pas seulement à faire connaître l'histoire de l'Holocauste, mais aussi celle des autres génocides reconnus par le Canada, tels les génocides arménien, cambodgien ou rwandais. Il s'agirait aussi de parler du génocide culturel des Premières Nations et d'autres crimes contre l'humanité qui ont lieu en ce moment même, que ce soit en Syrie, en Irak ou en Birmanie.

La Fondation pour l'étude des génocides veut aussi offrir des formations aux survivants et aux enfants de survivants pour qu'ils puissent aller témoigner dans des écoles. Car la meilleure façon de transmettre l'histoire est de le faire par des récits personnels qui vont toucher les élèves, observe Heidi Berger. 

« [La] réaction [des élèves] dans un tel cas est incroyable. Quand on leur dit : "Regardez, c'est ma mère que vous voyez là sur la photo..." Ce n'est pas comme lire un témoignage au hasard sur internet. Cela fait toute la différence ».

***

L'an dernier, après avoir travaillé très fort pour rallier le plus de gens possible à sa cause, Heidi Berger a obtenu l'appui de l'ex-ministre de l'Éducation Sébastien Proulx. Un comité d'experts a été mis sur pied par le Ministère pour rédiger un guide destiné aux enseignants afin de leur permettre d'enseigner adéquatement l'histoire des génocides. Le nouveau ministre de l'Éducation Jean-François Roberge, qui avait eu l'occasion de rencontrer Heidi Berger alors qu'il était dans l'opposition, salue son engagement et veillera à ce que le projet aille de l'avant.

Alors qu'on souligne aujourd'hui la Journée internationale de commémoration des victimes du crime de génocide, d'affirmation de leur dignité et de prévention de ce crime, Heidi Berger se réjouit du travail accompli. « Cela fera du Québec la première province au Canada à avoir un guide universel sur l'enseignement de l'histoire des génocides. Il y aura aussi des journées pédagogiques consacrées au sujet. Et ma fondation va aussi produire des vidéos pédagogiques. Ce sera une synthèse qui permettra de faciliter la vie des enseignants. »

Après une consultation des enseignants et des conseillers pédagogiques ce printemps, un projet pilote devrait être mis sur pied dès l'automne 2019 dans quelques écoles. Pour l'heure, bien que le ministre Roberge juge que l'enseignement de l'histoire des génocides est « important dans le cursus scolaire des jeunes », on ne parle pas pour autant de cours obligatoire. Même si on va de l'avant avec un guide universel, les enseignants pourront déterminer de façon autonome les exemples et les outils avec lesquels ils enseigneront cette notion, a tenu à préciser Francis Bouchard, attaché de presse du ministre de l'Éducation. « Le ministre, lui-même enseignant, respecte cette autonomie. »

Si tout va comme prévu, Heidi Berger espère que le guide sera remis à tous les enseignants québécois concernés dès 2020. « Il y a urgence », dit-elle, en évoquant la tuerie dans une synagogue de Pittsburgh, l'attentat de la Grande Mosquée de Québec et la montée inquiétante des crimes haineux rapportés au pays.

Ultimement, Heidi Berger souhaiterait que l'enseignement de l'histoire des génocides devienne obligatoire partout en Amérique du Nord, comme c'est déjà le cas dans les écoles publiques de Toronto et dans 10 États américains. Elle compte faire une tournée pancanadienne pour convaincre d'autres provinces d'emboîter le pas.

« La solution aux crimes haineux, c'est l'éducation. C'est sans doute trop tard pour les suprémacistes blancs de Charlottesville. Mais je reste convaincue que la meilleure façon de lutter contre la haine, le racisme et l'intolérance, c'est de le faire à l'école secondaire. »

Moi, petite-fille d'un survivant du génocide arménien, dont je salue la mémoire aujourd'hui, j'en suis convaincue aussi. Merci, Heidi Berger.




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