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La mécanique du sexisme

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Avertissement : cette chronique est écrite par une femme. Ce qui pourrait expliquer bien des choses.

Richard Guay, conseiller de la Ville du district de... (Photo Hugo-Sébastien Aubert, Archives La Presse) - image 1.0

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Richard Guay, conseiller de la Ville du district de La Pointe-aux-Prairies

Photo Hugo-Sébastien Aubert, Archives La Presse

Lisa Christensen, conseillère d'arrondissement du district de La Pointe-aux-Prairies... (PHoto fournie par Projet Montréal) - image 1.1

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Lisa Christensen, conseillère d'arrondissement du district de La Pointe-aux-Prairies

PHoto fournie par Projet Montréal

C'était hier matin lors d'une séance d'étude du budget de la Société de transport de Montréal. Le conseiller Richard Guay a salué les connaissances techniques pointues de sa collègue Lisa Christensen, en se disant impressionné qu'elle en sache autant sur la mécanique des autobus « pour une femme ». « Bravo ! »

Ça se voulait gentil et mignon. Mais dans les faits, cela ressemblait à du sexisme ordinaire déguisé en compliment. Une claque au visage sertie d'un bravo. Comme si le conseiller s'étonnait qu'une question pertinente sur les autobus de la STM puisse être posée par une femme. La mécanique, les autobus, les budgets... Si on y pense bien - ce que je peine à faire moi-même à cause de vous savez quoi -, tout cela n'est-il pas trop complexe pour un pauvre cerveau féminin ?

Devant ce « compliment », Mme Christensen a écarquillé les yeux, bouche bée. « Pour une femme, vraiment ? » Elle a échangé un regard incrédule avec sa collègue Laurence Lavigne Lalonde, qui semblait aussi stupéfaite qu'elle devant ces belles félicitations sexistes.

Avaient-elles été téléportées à leur insu dans les années 50 ?

Mécanicienne de formation, Mme Christensen a fait son chemin dans un domaine traditionnellement masculin. Animatrice du Car Show à CJAD, émission où on peut recevoir des conseils de mécanique automobile, elle a enseigné la mécanique et a travaillé pendant près de 20 ans dans le domaine avant d'être élue conseillère avec l'équipe de Valérie Plante. Avec de tels états de service, on devine que ses connaissances pointues ne se limitent pas à la mécanique. En matière de sexisme, elle doit commencer à s'y connaître un peu aussi.

Rappelé à l'ordre par la conseillère de Projet Montréal Laurence Lavigne Lalonde, qui a souligné le caractère « complètement déplacé » de tels commentaires, M. Guay a fini par s'excuser pour ce qu'il a décrit comme des propos « très malhabiles ». Il a dit avoir le plus grand respect pour sa collègue. « On travaille conjointement dans l'arrondissement depuis un an déjà. Nous avons beaucoup d'atomes crochus. Elle est mécanicienne. Je suis mécanicien. On discute beaucoup ensemble. »

Sachant tout cela, M. Guay dit avoir simplement voulu expliquer aux représentants de la STM, étonnés par les questions pointues de sa collègue, les raisons pour lesquelles Mme Christensen connaissait si bien la mécanique. Une belle « mecsplication » qui n'a pas semblé convaincre la principale intéressée.

La « mecsplication », version française du mansplaining, c'est lorsqu'un homme parle à la place d'une femme ou s'adresse à elle avec condescendance.

« Toutes les femmes savent de quoi je parle », dit l'essayiste américaine Rebecca Solnit dans son recueil de chroniques Ces hommes qui m'expliquent la vie (Éditions de l'Olivier, 2018). « C'est cette arrogance qui leur met des bâtons dans les roues, quel que soit le domaine ; c'est ce qui les empêche de prendre la parole ou d'être entendues quand elles osent le faire [...] C'est ce qui nous habitue à douter de nous, à nous limiter tout en entretenant dans le même temps l'excès de confiance infondé des hommes. »

Ce nouvel épisode de « mecsplication » politique s'ajoute aux nombreux autres qui continuent d'émailler l'actualité. La dernière campagne électorale provinciale nous en a donné plusieurs exemples. Que l'on pense à Jean-François Lisée qui a invoqué le féminisme de sa mère pour « oser » poser une question difficile à Manon Massé lors d'un débat des chefs télévisé. Un peu comme si l'ex-chef péquiste disait : « Je ne suis pas sexiste. La preuve : je vous pose une question difficile même si vous n'êtes qu'une femme ! » On peut aussi penser à Philippe Couillard qui a lancé à la coporte-parole de Québec solidaire : « Madame Massé, je vais vous expliquer un p'tit quelque chose... »

En observant le malaise suscité par les propos sexistes de M. Guay, je ne peux m'empêcher d'y voir à la fois quelque chose de décourageant et d'enthousiasmant.

Décourageant parce que cela reste quand même assez incroyable qu'en 2018, alors que nous avons une première femme mairesse de Montréal et un nombre record de femmes élues au Québec, de tels propos condescendants puissent encore être tenus par des politiciens. Enthousiasmant parce que, de toute évidence, ça ne passe plus - ou du moins plus aussi facilement qu'avant. L'heure de gloire de l'homme politique qui pouvait nous « mecspliquer » le monde en paix et « féliciter » celles qui sont compétentes « même si elles sont femmes » est révolue. Celui qui s'aventurera sur cette voie sera vite rabroué par ses collègues et dans les médias sociaux. On épinglera sa photo. On lui rappellera qu'on est en 2018. Et que la mécanique du sexisme a fait son temps.




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