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Marie au supermarché du bébé

Quand elle a mis les pieds chez OVO la première fois, Marie avait l'impression de fouler la terre promise. Dans son scénario idéal, elle se voyait déjà un bébé dans les bras dans la jolie maison aux volets blancs où elle rêvait de voir grandir sa famille. Finie, la dépression, pensait-elle. Un bébé arrangerait tout.

Le scénario réel fut tout autre. Après l'échec de ses pénibles traitements de fertilité, Marie, à 34 ans, a presque tout perdu: son mari, son emploi, sa santé physique et mentale. Elle a fait une tentative de suicide et s'est retrouvée hospitalisée en psychiatrie, accablée par une dépression profonde.

Comment a-t-elle pu en arriver là? Comment expliquer que personne, chez OVO, n'ait vu d'emblée qu'elle n'était pas en état de subir des traitements de fertilité?

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Les histoires heureuses de procréation assistée existent. Marie ne le nie pas. Mais on entend moins parler des histoires malheureuses. Pourtant, on devrait, dit-elle. Si elle avait su, si on l'avait bien informée, jamais Marie ne serait montée dans une telle galère.

Avant même d'entreprendre des traitements de fertilité, Marie souffrait de dépression. Elle était suivie par une psychologue depuis plusieurs mois. Elle prenait des antidépresseurs. Pour pouvoir commencer ses traitements, elle a cessé de les prendre sans que quiconque semble s'en inquiéter.

Pour avoir un bébé, elle était prête à tout, raconte-t-elle. «On m'aurait dit: «Coupe-toi une main», j'aurais dit: «OK, je vais la couper.»»

Malade et vulnérable, elle n'était pas en état de poser un regard lucide sur sa propre situation. Ses appels à l'aide - elle dit notamment avoir laissé un message au service d'aide psychologique d'OVO - sont restés sans réponse.

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En février dernier, plus d'un an après son hospitalisation en psychiatrie, Marie a déposé une plainte au Collège des médecins. Une plainte comme un cri du coeur. Marie y raconte son impression d'avoir été victime des dérapages du programme de procréation assistée, mis sur pied trop rapidement. Elle y dénonce une certaine négligence dans le suivi de son dossier. Elle raconte la pression qu'elle ressentait pour poursuivre les traitements coûte que coûte, malgré la dégradation de son état de santé physique et mental. Elle raconte le manque de balises et le service expéditif. Comme si OVO n'était qu'un supermarché du bébé et les patientes, des numéros.

Comme la plainte de Marie concernait l'ensemble des activités de la clinique OVO et non un manquement au code de déontologie d'un médecin, le Collège des médecins lui a suggéré d'acheminer sa demande d'enquête directement chez OVO.

Le 10 juin, Marie avait donc rendez-vous avec Carole Rhéaume, directrice des opérations à la clinique de fertilité, afin de discuter de sa plainte. Marie était à fleur de peau. Elle n'avait pas remis les pieds chez OVO depuis son dernier échec, en 2012.

Malgré ses appréhensions, la rencontre s'est bien passée. Même si la version des faits de la clinique diffère de la sienne, Marie a eu le sentiment que l'on prenait sa plainte au sérieux. Mme Rhéaume lui a dit que de nombreuses améliorations avaient été apportées à la clinique. Des séances d'information avec une infirmière sont désormais offertes à tous les couples, avant les traitements. Un bureau d'aide aux patientes sans rendez-vous est ouvert en permanence. Et après deux échecs, on suggère de façon plus systématique aux patientes de consulter la psychologue avant de faire un troisième essai.

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Bien que Marie ait elle-même accepté de lever la confidentialité de son dossier, OVO a refusé de discuter de son cas sur la place publique, invoquant le secret professionnel. Des plaintes comme la sienne seraient «exceptionnelles», assure-t-on.

De façon générale, tout est mis en place pour assurer le bien-être des patientes, me dit le Dr Jacques Kadoch, membre fondateur de la clinique OVO et chef du centre de procréation assistée du CHUM. «On ne fera aucune démarche si, en tant que médecin, on a le moindre doute sur l'équilibre mental de la patiente. Et au moindre doute, il y a une évaluation psychologique.»

Pourquoi cela n'a-t-il pas été fait dans le cas de Marie?

Cette question et plusieurs autres demeurent sans réponse. Mais le rapport récent du commissaire à la santé et au bien-être permet de croire que l'histoire de Marie n'est peut-être pas un cas isolé. À la lumière des témoignages reçus, le commissaire note poliment que les patients des cliniques de fertilité «ne sont pas toujours informés de manière optimale». Il recommande de mieux les accompagner dans leur prise de décision et d'améliorer l'accès à un soutien psychologique.

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Plutôt que de discuter du cas de Marie, le Dr Kadoch m'a longuement parlé de sa vision du Programme québécois de procréation assistée. Un programme génial, estime-t-il, mais qui a été mis sur pied de façon «complètement cavalière».

Pour le Dr Kadoch, ce qui importe le plus, c'est d'évaluer le coût d'un bébé par clinique afin de savoir s'il s'agit d'«un bon deal» pour le gouvernement. C'est une recommandation qu'il avait lui-même faite au commissaire à la santé. Il regrette qu'elle n'ait pas été retenue.

Au CHUM comme chez OVO, on a calculé qu'un bébé coûte environ 50 000$ aux contribuables. «Si vous faites l'exercice dans d'autres cliniques, c'est plus que 300 000$, et je ne suis même pas sûr qu'il y a un bébé.»

«Il faut voir que chaque bébé qui naît rapporte à la société au cours de sa vie, avec les impôts qu'il va payer, à peu près 250 000 à 300 000$», affirme le Dr Kadoch, renvoyant aux travaux de l'économiste Mark Connolly. «Si le bébé coûte 300 000$ à l'avance et qu'il n'est pas né, c'est une perte pour la société. S'il a coûté 50 000$ mais qu'il rapporte 300 000$ au cours de sa vie, c'est un bon investissement pour la société.»

Si on suit les calculs du Dr Kadoch, OVO, qui est la plus importante clinique de fertilité au pays, offre un «bon deal». «Depuis 10 ans, on a produit ici 5000 bébés. Multipliez par 300 000$, vous pouvez estimer combien ça peut rapporter!»

***

J'ai relu la plainte de Marie en songeant aux calculs du Dr Kadoch. Je n'y ai pas vu l'ombre d'un «bon deal», mais bien l'urgence de repenser le programme de procréation assistée afin que la santé des femmes et des enfants y prime toute logique marchande.

En prenant son courage à deux mains pour raconter son histoire douloureuse, Marie n'espère qu'une chose: que personne ne subisse le même sort qu'elle.

Heureusement, son histoire ne s'arrête pas avec cette tragédie. Car après des mois à broyer du noir, Marie a repris goût à la vie, grâce au soutien de sa famille et aux soins de professionnels de la santé dévoués. Grâce aussi à son chat, un vieux matou de 19 ans, qui l'a aidée à survivre.

Aujourd'hui, Marie étudie en zoothérapie dans l'espoir de donner aux autres ce qu'elle a reçu. «Cette histoire m'a ouvert le coeur», me confie-t-elle, émue.

Quelque chose me dit qu'il était déjà grand ouvert.




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