Il y a quelque chose de profondément absurde à vouloir forcer des professeurs à enseigner.

Mis à jour le 16 mai 2012
Rima Elkouri LA PRESSE

On ne peut pas penser de force. Ni enseigner de force. L'école devrait être le dernier rempart de la pensée libre. Là où on la forge et la nourrit. Ça ne se fait pas avec une escouade antiémeute et une ambulance à la porte. Ça ne se fait pas à coups de matraques et d'injonctions.

Les professeurs de cégep qui se voient obligés de donner des cours dans un tel contexte se trouvent dans une situation intenable. Comment enseigner avec des policiers dans le corridor? Comment des professeurs au carré rouge peuvent-ils donner leurs cours en toute sérénité à quelques étudiants au carré vert? Bonjour l'ambiance...

«Il y a quelque chose de violent à forcer un professeur à enseigner à quelques-uns de ses étudiants. C'est comme dire: Tu as trois enfants, dorénavant, tu vas en favoriser un. Moi, je n'ai pas envie de choisir», me dit un enseignant au carré rouge.

Comme plusieurs de ses collègues, il a pleuré quand il a su qu'on le forçait à enseigner, en dépit du vote de grève majoritaire dans son cégep. Plusieurs enseignants se sentent pris entre l'arbre et l'écorce. Coincés entre leur éthique professionnelle et leur conscience sociale, entre la loi et la logique. On les oblige à enseigner dans un contexte antipédagogique. La pression psychologique est intenable. «Ce ne sont ni des conditions d'apprentissage ni des conditions d'enseignement. Un cégep, ce n'est pas un Walmart!»

Bien des étudiants qui déposent une injonction mesurent mal la portée de leur geste, observe-t-il. «Certains ne savent pas qu'un professeur soumis à une injonction est passible de 50 000$ d'amende et d'un an de prison.»

Être neutre et bienveillant quand on enseigne dans un tel contexte est très difficile. D'autant plus que la logique des injonctions est incompatible avec celle qui devrait prévaloir dans un lieu d'enseignement. «C'est une logique individualisante. Alors que la logique d'un cours est une logique collective.»

Voilà qui mène à des situations parfaitement absurdes. Celle d'un professeur de théâtre, par exemple, forcé de donner son cours à deux étudiants, dans deux groupes différents. «C'est très difficile de faire un cours de théâtre tout seul...»

La logique de l'injonction va à l'encontre même de l'acte pédagogique, observe-t-il. Un professeur doit, dans le cadre de ses fonctions, poser un jugement sur le travail de l'étudiant. Un jugement qui doit être le plus objectif possible. Mais si ce jugement est soumis à une injonction et que l'étudiant échoue, va-t-on considérer qu'il y a eu préjudice? «C'est impossible comme professeur de se sentir totalement objectif. C'est impossible pour l'étudiant de sentir qu'il est jugé objectivement.» Il y a là un flou qui conduit à des situations extrêmement délicates et pénibles.

Pensez à la pression que subit un enseignant qui, en plus de devoir enseigner contre son gré, reçoit des menaces préventives de poursuite. Intenable.

Ce qui est aussi absurde, c'est que certains enseignants soumis à des injonctions n'ont plus pleine autorité sur le contenu de leurs cours. Des profs qui enseignent la communication et la politique et qui ont coutume d'éplucher et d'analyser les articles de journaux en classe se voient interdire de parler de la grève ou de tout sujet qui pourrait s'en approcher. Il leur reste toujours la météo... Dans un lieu où on doit enseigner la liberté de pensée, une telle censure est inacceptable.

«Ça prend une certaine paix d'esprit pour apprendre et enseigner», me disait encore un enseignant. Ça vaut pour les carrés verts comme pour les carrés rouges. Personne ne peut imposer la paix d'esprit de force. Il reste à négocier. Et peut-être à accepter, à défaut d'un règlement rapide, qu'un moratoire est la seule façon d'assurer la paix sociale.