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Un tour à Québec

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Pierre Foglia
La Presse

J'ai pris le train du soir à Saint-Hyacinthe. C'était lundi. Celui du matin avait tamponné au passage à niveau de Saint-Liboire une voiture avec un enfant dedans. Un meurtre doublé du suicide du père. Un drame familial horriblement classique. En plus, le père s'appelle Turcotte (Patenaude-Turcotte). C'est ce dont parlaient des badauds sur le quai. Ouais, un Turcotte comme l'autre, disaient-ils; au moins celui-ci n'a pas fait semblant de se suicider.

On imagine la suite du propos.

Malgré le grand dérangement du matin, le train du soir était à l'heure. Le couple de l'autre côté de l'allée revenait sur le déroulement du drame... Il paraît qu'il est sorti de la file pour se faufiler sur la track. Combien de temps s'est-il écoulé entre le moment où il a immobilisé son véhicule et l'arrivée du train? Voyait-on s'il y avait un enfant dans le véhicule? Ce genre de questions qui interpellent les témoins.

Mon sentiment, c'est qu'il n'y avait rien à faire. Le temps de réaliser ce qui allait arriver, le train était là.

Oui, mais avant, la veille, la semaine précédente? N'avait-il pas menacé son ex? Ne lui avait-il pas dit qu'elle ne reverrait plus son fils?

Des milliers de couples séparés se disputent la garde de leurs enfants. Des disputes dont l'objet n'est justement pas la garde des enfants. Dont le seul objet est d'écoeurer l'autre. Tu ne le reverras plus. Je vais me tuer. Ces trous noirs dans lesquels tombent tant de parents qui se déchirent, les coups incroyablement vicieux qu'ils se portent, et tout ce temps, cette énergie mise à se haïr...

On est presque tous passés par là, non? Ce qui m'épouvante chaque fois qu'arrive ce genre de drame, c'est la minceur de la cloison qui nous sépare, vous et moi et des millions d'autres, la minceur de la cloison qui nous sépare des quelques-uns qui capotent, des quelques-uns qui passent à l'acte. Leur effroyable désespoir a déjà été le vôtre, non? Le mien en tout cas.

Nous n'avons tué personne. Mais la cloison est mince.

Malgré le grand dérangement du matin, le train du soir était à l'heure. On a dépassé Saint-Liboire à pleine vitesse. À Drummondville, on pensait à autre chose.

L'HÔTEL RONALD KING - De la gare du Palais, j'ai remonté la rue Saint-Paul jusqu'au petit hôtel Belley où mon collègue Ronald King et moi avons nos habitudes. Ronald plus que moi. Lorsque j'arrive au Belley, on est gentil avec moi et tout. Ah! M. Foglia, cela fait plaisir de vous revoir. Mais tandis que je remplis ma fiche, ce n'est pas de ma santé qu'on s'inquiète, c'est de celle de Ronald.

Et comment va Ronald?

Très bien, crisse.

MAQUEREAU - Le hasard m'a fait m'arrêter à la terrasse d'un restaurant ouvert depuis quelques jours seulement. L'ouverture officielle se fait aujourd'hui, je crois. J'ai pris le maquereau servi sur un lit de lentilles - je sais, c'est pas évident, maquereau-lentilles, pourtant quelle bonne idée - accompagné aussi d'une crème de navets, tout cela très frais en bouche. En entrée, une salade de betteraves. Il n'y a rien de plus nono en cuisine qu'une salade de betteraves. Celle-ci, tranchée très fine et vaguement caramélisée, était si exceptionnelle que j'ai engueulé - pas vraiment engueulé - le garçon: vous pourriez en mettre un peu plus dans l'assiette, non? C'est juste de la betterave après tout.

Pour dessert, une tartelette sûrement à l'érable, je ne me souviens plus. J'ai surtout retenu la mousse au fromage de chèvre dessus. Tout ça, taxes comprises, pour 25,29$. On y retourne? comme le demandent invariablement les 24 critiques culinaires de mon journal. Oui, madame, on y retourne en courant.

Il s'agit du restaurant Légende, 253, rue Saint-Paul, mêmes propriétaires que La Tanière de Saint-Augustin que je ne connais pas, mais je suis sûr que c'est très bien aussi. Ces gens-là ne sont pas devenus restaurateurs parce que leur magasin de chaussures a fait faillite.

LA LITTÉRATURE - À la librairie Pantoute, rue Saint-Jean, une dame félicitait chaudement le libraire à la caisse. Je vous félicite, monsieur, vraiment je vous félicite.

Quand vint mon tour de payer mes livres: De quoi faut-il vous féliciter?

D'être devenus une coopérative.

Une trentaine d'employés ont acquis, le mois dernier, un peu plus de 50% des actions de la compagnie (avec l'aide du fonds de placement de la CSN). Cela empêchera cette magnifique librairie indépendante de devenir un magasin de chaussures. En passant, je n'ai rien contre les magasins de chaussures. Ni les Renaud-Bray, c'est bien pour dire.

J'ai acheté quatre livres dont deux gentiment plates (pour les avoir feuilletés dans le train au retour), dont un troisième plus plate encore qui rapporte des conversations entre deux des pères de la Beat Generation, Burroughs et Warhol, auxquels se mêlent parfois Mick Jagger, Lou Reed et d'autres.

Pour le quatrième, ce sont des nouvelles d'Alice Munro, notre Nobel à nous. La première nouvelle, Amie de ma jeunesse - c'est aussi le titre du recueil -, raconte une histoire qui serait absolument sans intérêt si elle n'était traversée par quelque chose de magnifique et de plutôt rare: la littérature.

Je vous explique. C'est une histoire de bonnes femmes dans la région d'Ottawa dans les années 50, dont je devrais normalement me contrecrisser joyeusement. Or il me restait quatre pages pour finir la nouvelle quand le train du retour s'est immobilisé à Saint-Hyacinthe où j'avais laissé mon auto la veille dans le parking de la gare. Il était tard, j'étais fatigué, j'avais faim un peu, il me restait 80 km pour me rendre chez moi par des petites routes tortueuses. Je m'installe dans l'auto et...

... et je finis les quatre dernières pages de la nouvelle d'Alice Munro.

C'est ce que je veux dire par «la littérature».




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