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La vertu

Pierre Foglia
La Presse

L'autre jour, au téléphone, je parlais avec le docteur Charles Bernard, ci-devant président et directeur général du Collège des médecins, je parlais de ces vieux médecins que le Collège pousse vers la retraite.

Il m'a tout de suite repris: le Collège ne fait pas cela, en ces temps de grande pénurie, le Collège n'a pas pour objectif de mettre des médecins à la retraite. Il n'y a pas de limite d'âge pour pratiquer au Québec, il en est même un qui a pris sa retraite récemment à cent ans et deux mois.

Reste que le Collège vérifie tout particulièrement la pratique des vieux médecins. Ceux qui exercent depuis plus de 35 ans, ceux de 70 ans et plus, ceux aussi qui pratiquent isolément sont régulièrement visités par des inspecteurs qui vérifient la tenue de leur cabinet comme de leurs dossiers, la pertinence des actes médicaux qu'ils posent, vérifient s'ils sont en forme, s'ils lisent des revues médicales, participent à des congrès, bref, le Collège s'assure qu'ils sont minimalement au fait de l'actualité médicale.

Et cela pour protéger le public.

Je vous entends bien, monsieur le président: la phrase qui vient, c'est qu'on ne peut pas être contre la vertu. Cela tombe bien, c'est un peu pour cela que je vous appelais. Je me demandais justement si, parfois, on ne devrait pas être, un peu, contre la vertu? Je m'explique plus loin.

Vous dites, monsieur le président, que le Collège ne met pas de médecins à la retraite. C'est jouer sur les mots. Je vous parlerai, entre cent, de ce médecin-là (aussi acupuncteur) de Saint-Zénon que les inspecteurs du Collège ont visité récemment, visite à la suite de laquelle le Collège lui a imposé un stage de trois mois au sein d'une clinique de médecine familiale, stage qui lui coûterait 21 000 $.

Un beigne avec ça? demande ce médecin qui, en d'autres temps, avait déjà accepté un stage du genre et accepté aussi d'être tuteuré par un collègue à deux heures de route de Saint-Zénon. Là c'est trop, il refuse le stage imposé. Il prend sa retraite, laissant orphelins quelques centaines de patients, quelques centaines de plus au Québec à se chercher un médecin de famille.

Mais j'allais surtout vous parler de mon propre médecin, monsieur le président de l'Ordre.

Je ne sais plus comment il est devenu mon médecin, probablement parce que son bureau était, à l'époque, dans le village voisin. C'était il y a longtemps. Un anglophone parlant un excellent français. Un marathonien, même un ultramarathonien. Un homme de gauche, j'aime à le croire. Affable sans être familier, il m'avait demandé ce que je faisais comme métier. Journaliste? Ah bon. C'en était resté là. Je me suis mis à l'aimer beaucoup. Lui pas tant que ça! J'ai dû l'exaspérer souvent avec mes crises de panique. J'imagine que les hypocondriaques ne sont pas les patients préférés des médecins.

Un bon médecin? Quand il a déménagé sa pratique dans un autre village à 50 kilomètres de chez moi, je n'ai pas songé une seconde à le flusher. Un bon médecin? Le meilleur. J'entre dans son bureau malade, mais malade! Vous n'imaginez pas comme je peux être malade quand je suis malade. Je sors de là vingt minutes plus tard, je pète le feu. J'appelle ma fiancée, tout joyeux: chérie, j'ai rien!

Mais j'ai pas toujours rien. Je suis déjà sorti de là pour aller à l'hôpital où ils m'ont rentré une sonde dans la queue pour pisser dans une poche fixée à ma jambe, c'est pas rien, ça. L'avant-dernière fois, c'était cet été, j'avais une tique à pattes noires dans le gras de cuisse. «Mais non, ce n'est pas forcément la maladie de Lyme, m'a-t-il dit en dévissant la bibitte avec une pince, c'est la centième que je dévisse cet été, deux seulement étaient porteuses de la maladie, et même là, ce n'est pas parce qu'elles sont porteuses de la maladie qu'elles la transmettent.» En sortant de là, je suis allé porter la bibitte au CLSC à vélo, en sifflotant.

C'est pas un bon médecin, ça? C'est pas un bon médecin quand tu sifflotes une demi-heure après avoir pensé que t'allais mourir dans des souffrances atroces?

Quand, il y a quelques semaines, j'ai appris qu'il allait prendre sa retraite en juin, je n'ai pas été dérangé une seconde à l'idée d'avoir à me trouver un autre médecin, j'ai été et suis toujours désespéré à l'idée que ce ne sera plus celui-là.

Quand j'ai appris - par la rumeur - que le Collège des médecins était sans doute derrière cette retraite-là, je vous ai appelé, monsieur le président du Collège. Pas pour me mêler de ce qui ne me regarde pas, d'ailleurs je vous ai pas dit le nom de mon médecin ni le nom du village, je vous ai seulement appelé pour vous parler de la vertu.

Cette vertu dont chacun dit qu'on ne peut pas être contre.

J'imagine la tête de vos inspecteurs débarquant dans ce modeste local qui a plus l'air d'un comptoir alimentaire que d'un bureau de médecin. Je les vois investir la vétuste salle d'attente pleine de fermiers de la région qui disaient peut-être, comme la dernière fois que j'y suis passé, que l'hiver serait neigeux parce que l'épi de blé d'Inde était haut sur sa tige.

J'imagine vos inspecteurs tomber sur mon dossier plein de notes manuscrites (on cherchera en vain un ordinateur dans le bureau ou le secrétariat de mon médecin). Je ne vois pas quelle erreur ils pourraient bien relever dans mon dossier, sauf peut-être celle de ne pas m'avoir envoyé chez un psychiatre.

Je me demande si vos inspecteurs sont restés assez longtemps pour calculer le temps qu'il consacre à chaque patient. Quelqu'un leur a-t-il dit que parfois, ce médecin-là, chut, faisait des visites à domicile?

Je me demande s'ils ont fait le tour du village pour demander aux gens leur avis sur leur médecin. Ça ne compte pas? Pourtant.

À l'aune de la seule vertu professionnelle, donc. Ne la trouvez-vous pas un peu, comment dire, clinique? Aseptisée?




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