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Bonheur à tous

Pierre Foglia
La Presse

(Samedi 6 novembre 1999, p. A5) J'ai beau penser à la mort souvent. J'ai beau savoir que parfois elle ronge, et parfois elle fauche comme M. Masson. La mort, je ne l'avais encore jamais vue comme mercredi soir dernier, au 17e étage de l'Hôpital général de Montréal, dans la chambre où mourait mon ami Robert Duguay.

Parle-lui, m'a dit Marielle. Il t'entend. Elle a quitté la chambre, me laissant seul avec lui. Je lui ai pris la main, j'ai dit Bobby, Bobby et ça s'est étranglé là. Je ne l'ai jamais appelé Bobby de ma vie, ça a toujours été Bob, allô Bob. Bobby... c'est comme si, dans cette chambre, on était redevenu deux enfants, Bobby bobo, Bobby j'ai peur, Bobby gros con, je l'ai toujours traité de gros con, il m'a toujours répondu qu'il n'était pas gros.

La chambre était plongée dans la pénombre, seulement éclairée par les scintillements des lumières du centre-ville qu'on apercevait comme du haut d'un avion. Et plus loin le fleuve. Son fleuve. Celui où il a demandé qu'on jette ses cendres. Celui qui passe au bout de sa cour, à Saint-Sulpice. Celui qu'il aimait tant regarder en écoutant Mozart. Un jour, il m'a dit que le fleuve, c'était la preuve qu'il y un petit Jésus dans le ciel, et Mozart, la preuve qu'il y avait un petit Jésus dans l'homme. Même dans moi, Bob? Même dans toi, vieux spaghettinni racorni. On se criait toutes sortes de noms qui étaient autant de façons de ne pas se dire qu'on s'aimait. Sauf une fois, tout récemment, sur sa galerie face au fleuve justement, la seule fois où j'ai osé lui parler de sa maladie. Je n'en pouvais plus de faire semblant que tout était cool, j'ai brisé le silence qu'il nous imposait sur «ça», je lui ai dit Bob, mon ami Bob, qu'est-ce tu peux me faire freaker avec tes deux saloperies de cancers!

Pas deux, trois, m'avait-il corrigé.

Comment ça trois? Un au poumon, un au cerveau, c'est pas assez?

Ils viennent de m'en trouver un second au cerveau, m'a-t-il appris, mais rassure-toi, tout petit, tout petit. Il me montrait avec ses doigts: son pouce et son index se touchaient presque tellement ce troisième cancer-là était minuscule et ridicule. Si petit que ça ne vaut même pas la peine d'en parler, a-t-il ajouté. C'est là que c'est sorti: je t'aime, gros con. Je t'aime, c'était la première fois. Et gros con par habitude, parce que quand même, on n'est pas des moumounes.

Sa chambre était plongée dans la pénombre, une infirmière est venue vérifier la tuyauterie (il était plogué de partout). L'infirmière est sortie. Je lui tenais toujours la main, va savoir la main de qui, Bobby, Bobby est-ce encore toi, ou est-ce déjà la mort? Le son de ma voix m'a effrayé, ce que je venais de dire aussi. Excuse-moi Bobby, il faut encore que je te dise que tu n'iras pas mourir en Provence comme tu nous l'as demandé pas plus tard que dimanche, pendant que Marielle avait le dos tourné. Tu nous a dit que tu voulais lui épargner tout ça. T'as dit je veux que Jean Imbault, King, Ratelle et Foglia m'emmènent mourir en Provence, d'abord t'aurais pu te souvenir que j'haïs la Provence, et choisir la Pologne ou la Turquie. Et puis tu nous vois dans l'avion avec ta tuyauterie? Et puis bon, on arrive en Provence, et on va où? Dans un champ qui sent bon la lavande et le thym et dansent, dansent les petits lapins? Tu veux mourir dans un livre d'enfants? C'est ça? Tu vas mourir ici Bob, dans cette chambre aux murs jaune pipi. La mort ne sentira pas la lavande mais le désinfectant. Et elle sera aussi dérisoire que la boîte de kleenex sur ta table de nuit. Si tu veux mon avis, Bobby, y'a pu rien à faire ici, va-t'en vite.

Plus tard, je lui ai lu la lettre qu'une collègue du bureau m'avait donnée pour lui. Bob, c'est une lettre de Madeleine, écoute, je te la lis.

J'ai lu lentement. Un court texte, tout simple et très beau. À la fin je pleurais, à la fin, Madeleine disait à Bob de ne pas oublier d'emporter une petite laine parce qu'il faisait peut-être un peu frais là-haut. La petite laine! Un de tes patois préférés, hein Bob? Tu te souviens? En 1990, tu couvres la Coupe du monde de soccer en Italie, ce jour-là le match Italie-Angleterre. La rencontre s'est déroulée sous une lune magnifique, on aurait enduré une petite laine! C'est ce que tu as écrit. Mais on n'a jamais su le score. Vas-tu nous le dire avant de mourir?

Tes meilleurs textes, Bobby, ont un charme un peu compassé - non pas! - comme si t'avais mis un smoking pour les écrire, tiens, le même smoking froissé que mettent les vieux nègres qui jouent du saxo. Dans tes meilleurs textes, tu parles aux lecteurs comme tu parlais à ton chien Sam et dieu sait toutes les sublimes niaiseries que tu a dites à ce pauvre Sam qui ne t'aime pas d'un amour éperdu pour rien... Dans tes meilleurs textes, Bobby, t'as le pied léger comme un professeur de rumba, tu poses la question en effleurant à peine le parquet: Les moustiques ont-ils joué un rôle dans la défaite des Expos hier? J'ai surpris les instructeurs au premier but à en chasser plusieurs du revers de la casquette

J'aimais quand tu avais mal à ton Canadien, tes reproches peinés dans le texte du lendemain de leur élimination... Leur garrocher le caillou de l'opprobre? Il ne les atteindra jamais, protégés qu'ils sont par la cuirasse de leur indifférence, de leur insignifiance et de leur salaire démesuré. Nous resterons donc sur notre faim, parlant de faim, permettez que je vous livre le secret de ma pudding au pain, dans une casserole en pyrex... Ma fiancée, qui a découpé la recette, fait demander ce que tu veux dire quand tu dis passez au four à 350 degrés pendant 40 ou 50 minutes, ça dépend. Ça dépend de quoi, Bobby?

Dans l'auto, m'en venant te voir, je chantais, tristement, mais je chantais. Tu te souviens de ces dizaines de fois où je t'ai téléphoné:

Allô Bob, je ne file pas fort.

Qu'est-ce que je peux faire pour toi, mon bon Foglia?

Chante-moi Les Petits Castors, Bob.

Je ne crois pas que c'était une vraie chanson, en tout cas tu changeais les paroles chaque fois. Te rappelles-tu avoir chanté L'Affiche rouge à Alain et moi le deuxième ou troisième jour que tu étais à l'hôpital? On était allé prendre une marche dans le parking de l'Institut neurologique, au pied de la montagne, on s'est mis à parler de chansons et tu t'es mis à chanter...

Tout avait la couleur uniforme du givre/À la fin février pour vos derniers moments/Et c'est alors que l'un de vous dit calmement/Bonheur à tous/Bonheur à ceux qui vont survivre...

C'est le lendemain qu'un médecin te disait préparez-vous M. Duguay, vous n'en avez plus que pour quelques mois.

Bonheur à tous, hein?




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