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Je vous aime

Pierre Foglia
La Presse

Vous, ça va? Moi, je pète le feu. Et c'est même pas personnel. Comme ça, tu pètes le feu, mais c'est pas toi? Exactement. Pour une fois, vous avez compris du premier coup: c'est pas moi. Moi, bof, petite vie. Les chats, la fiancée, le vélo... Dur, le vélo, ce printemps, holà. Dimanche, je suis allé chez ma belle-mère. Soixante kilomètres, gros vent de face. C'est même pas beau, à part ça: des grandes lignes droites, les 10 derniers kilomètres dans Iberville, holà... Je vous l'ai déjà dit, ma fiancée vient d'Iberville. Je l'aime pareil, mais des fois, comme dimanche, sur Bellerive, entre deux rangées de bungalows, je me dis: fuck, pourquoi j'en ai pas pris une qui vient de New York ou de Monaco?

La chronique aussi, c'est dur, en ce moment - je vous raconterai peut-être un jour. Un sacré vent. Victo, Mme Beauchamp, la fumée dans le métro... Hon, était-ce assez effrayant, la fumée dans le métro! On en a toussé une shot. Si j'ai bien compris en lisant les journaux, plusieurs se sont carrément étouffés. Et maintenant cette loi spéciale qui va nous occuper tout le reste du mois de mai au moins... Vous surtout, parce que moi - vous ne le répéterez pas? Je m'en crisse. J'suis tanné. Pas des étudiants. Des gens. Des journaux. De la télé. De la radio. Des éditos. Des opinions. Chut, je suis pu capable, les opinions. Même que ça m'empêche d'en avoir une. J'ai juste une opinion sur les opinions. Fuck les opinions.

Que pensez-vous de la loi spéciale?

Je pense que les gens, en général, sont contents.

Mais vous, qu'en pensez-vous?

Je suis content pour les gens. Vous me connaissez, l'empathie me sort de la peau comme le sirop d'un érable au printemps. Je coule pour vous tout le temps, je suis votre printemps éternel. Je pète le feu collectivement. Je n'ai jamais été aussi fier d'appartenir à cette collectivité dont vous êtes partie aussi, fier de voir l'effet de cette grève des étudiants sur nous, comment elle nous réveille, nous révèle, nous fait débattre de choses essentielles, notamment débattre de la démocratie.

Il y a ce monsieur qui, en ce moment, fait la promotion d'un genre de démocratie électronique, la démocratie Omnivox, du nom d'un système de vote électronique fabriqué au Québec, comme le fromage: à un m'ment donné, les Français vont en manger, de mon fromage. Un m'ment donné, les Coréens du Nord vont avoir accès à Omnivox. La démocratie directe électronique sans fumée.

Parlant de fumée, voilà une autre formidable raison de se congratuler. Les coupables ont été trouvés dans un temps record. Ils n'avaient pas sorti leur bombe de leur sac qu'ils étaient déjà à la une. Grâce à qui? Grâce à vous. Merci. La police était tellement contente de vous. Moi aussi.

Dans 1984, le chef d'oeuvre d'Orwell que vous devriez ABSOLUMENT relire (quitte à lire moins les journaux), dans 1984, il y a des affiches partout qui avertissent: Big Brother vous regarde. Big Brother ne vous regarde plus: il vous filme dans le métro. Quand vous vous mettez un doigt dans le nez, vous êtes filmé. Il ne reste plus qu'à filmer celui qu'on vous met dans le cul depuis si longtemps que vous ne le sentez même plus.

Je pète le feu. Je me sens tellement en sécurité, avec vous! Vous savez comme les vieux sont frileux? Grâce à vous, je sens que rien ne peut m'arriver, dans le métro du moins. C'est sûr, je peux encore me faire voler à la banque par mon banquier; je peux me faire empoisonner par toute la merde qu'ils mettent dans les champs et qu'ils donnent à bouffer aux animaux; ils peuvent installer un aéroport à côté de chez moi et j'ai juste à fermer ma gueule; ils peuvent creuser jour et nuit dans mon champ pour trouver du gaz de schiste... mais dans le métro, la paix, mon vieux. C'est rendu que je prends le métro pour rien, juste parce que je me sens bien dedans. Et j'ai pas peur de fixer les jeunes filles dans les yeux. Sors-la, ta bombe fumigène, salope, t'es filmée.

Vous ai-je déjà dit que je vous aimais?

MADAME BEAUCHAMP Quand elle s'est présentée pour la première fois, en 1998, je lui avais consacré une chronique qui avait pour titre: Line et les petits cochons. C'était pour dire qu'elle irait loin si les petits cochons ne la mangeaient pas. Je me suis trompé, mais pas tant que ça: elle est allée loin et... les petits cochons ont fini par la manger quand même.

J'ai passé une heure ou deux dans son bureau, il y a un an, pour parler de sport, figurez-vous. On a parlé de la vie un peu aussi, la mienne, la sienne... Line, je ne crois pas que vous avez démissionné pour les raisons que vous dites. Comme ministre, oui. Mais comme députée? Je ne vous crois pas.

NAPIERVILLE Qu'en est-il de la grève à votre alma mater, l'Université de Napierville? me demandent des centaines, en fait des dizaines de milliers de lecteurs. Fréquentez-vous encore le campus de l'UDN?

Mais oui, j'y vais deux ou trois fois par semaine. On m'y trouve généralement à la bibliothèque, où, pour une légère obole, je signe volontiers des autographes. Je prépare un nouveau doctorat, cette fois en chimie expérimentale organique et semi-organique, avec une mineure en gymnastique.

Pour ce qui est de la grève, j'ai le bonheur de vous le dire: pas de grève des étudiants à Napierville, et cela pour la bonne raison que les cours y sont entièrement gratuits, même pour les étrangers, sous réserve, cependant, pour ces derniers, de présenter à l'auditorium du campus un spectacle folklorique représentatif des coutumes de leur pays d'origine. La semaine dernière, de jolies Luxembourgeoises nous ont chanté: les filles du Luxembourg ont des yeux dé vélours chica! chica! chic! Ay! Ay! Ay!

Puisque vous me le demandez, je préfère les Flamandes qui dansent sans rien dire.




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