L'entente de 12 ans et 5,2 milliards qui fera de Rogers Sportsnet et TVA les premiers partenaires télé de la Ligue nationale de hockey au Canada soulève plusieurs questions. Notre chroniqueur propose son point de vue sur les plus significatives.

Philippe Cantin LA PRESSE

Q: Rogers Sportsnet et TVA font-ils une bonne affaire ?

R: À première vue, oui. D'abord, ils obtiennent un contenu prisé des annonceurs, puisque les amateurs suivent les matchs en direct. Pas question de passer les publicités comme on le fait en écoutant une émission enregistrée. Cela explique en partie la récente montée en flèche des revenus de télévision dans l'industrie du sport-spectacle.

Ensuite, les deux chaînes mettent la main sur les droits numériques (téléphones intelligents, tablettes, ordinateurs) de tous les matchs de la LNH. L'accord va donc bien au-delà de la télévision. Compte tenu des avancées technologiques, il s'agit d'un atout formidable.

Enfin, Rogers sert un terrible jab à TSN, sa grande rivale. Ce réseau se trouve dépouillé de sa plus belle propriété. Le hockey de la LNH était le point d'ancrage de sa programmation. TSN présentera toujours des matchs des Maple Leafs de Toronto et des Jets de Winnipeg, mais sa saison de hockey se terminera avec la fin du calendrier. La perte des séries éliminatoires est immense.

Cela dit, Rogers et TVA seront tributaires de la vigueur du marché publicitaire. Pour qu'ils rentabilisent leur investissement, les annonceurs devront être au rendez-vous. TVA Sports devra aussi augmenter son nombre d'abonnés.

Q: RDS est-il en aussi mauvaise position que sa grande soeur TSN?

R: Le coup est brutal pour RDS. Comme TSN, le réseau ne retransmettra plus de matchs éliminatoires. On parle ici de deux mois de programmation de première qualité.

RDS peut cependant sauver les meubles en arrachant, en tout ou en partie, les 60 matchs du Canadien toujours disponibles. Si c'est le cas, le réseau conservera un élément fort de sa grille horaire.

En revanche, TVA n'a pas caché son intention d'enlever tout le morceau. En cas de réussite, RDS se retrouverait dans l'embarras. Il ne serait pas étonnant que ces rencontres soient partagées entre les deux chaînes.

Cette saison, RDS diffuse 260 matchs de la LNH. Au cours des 12 prochaines années, c'est TVA qui exploitera cet inventaire. Voilà pourquoi un TVA Sports 2 sera créé.

Q: Pourquoi Bell, propriétaire de TSN et RDS, n'a-t-il pas misé davantage pour conserver ses acquis?

R: Bell a sans doute estimé que 5,2 milliards en 12 ans était trop cher payé. Bizarre, puisque TSN et RDS ont généré des profits de 86 millions au cours du dernier exercice financier. Le modèle d'affaires n'était donc pas mauvais.

Rogers Sportsnet semble avoir pris Bell de vitesse. Ce commentaire de Gary Bettman est révélateur: «Les gens de Rogers doivent être félicités pour leur agressivité et leur stratégie. Les choses sont très vite tombées en place.»

Q: Est-il étonnant de voir Rogers foncer ainsi dans le sport ?

R: Pas du tout. L'entreprise est déjà propriétaire des Blue Jays de Toronto et du Rogers Centre. Elle détient aussi 37,5 % des actions de Maple Leaf Sports & Entertainment (MLSE), propriétaire des Maple Leafs, des Raptors (NBA), du Toronto FC (MLS) et du Air Canada Center. «Le contenu sportif est un actif stratégique clé», a dit Nadir Mohamed, président de Rogers.

Bell n'en est sans doute pas moins convaincu.

Q: Comment la CBC s'en tire-t-elle?

R: Plutôt mal. Elle ne paiera pas de droits pour diffuser le match du samedi soir ou la finale de la Coupe Stanley, mais ne touchera aucun revenu. De plus, l'accord n'est valide que pour quatre ans. Et CBC cède à Rogers la responsabilité éditoriale d'un contenu diffusé à son antenne.

La bonne nouvelle, c'est que Hockey Night in Canada demeurera accessible sur un réseau traditionnel partout au pays. La CBC pourrait aussi conclure d'autres partenariats avec Rogers.

Q: Gary Bettman a-t-il réussi un bon coup?

R: L'entente permet à la LNH de doubler ses revenus de télé nationale au Canada. C'est impressionnant. En revanche, la durée de l'accord est risquée. La LNH aurait peut-être eu avantage à renégocier dans cinq ou six ans, étant donné que les droits de télévision grimpent sans cesse.

Cela dit, les propriétaires des équipes à bas revenus féliciteront le commissaire! Elles recevront, comme tous les autres clubs de la LNH, environ 7 millions supplémentaires par année.

Les joueurs, qui touchent 50 % des revenus, seront aussi heureux. Le plafond salarial - et le plancher - augmenteront la saison prochaine.

Q: Quel impact aura cette entente dans le dossier du retour des Nordiques à Québec?

R: Gary Bettman n'avait pas apprécié que Québecor conteste devant le CRTC l'exclusivité des matchs du Canadien à RDS en 2010. La LNH était en effet partie à ce contrat. L'affaire avait créé un froid.

Les relations sont manifestement meilleures aujourd'hui. Bettman a d'ailleurs salué Pierre Karl Péladeau dans ses remarques publiques de mardi. Et il a souhaité la bienvenue à Québecor et TVA dans «la famille de la LNH».

De son côté, Bell, rival de Québecor, pèse aujourd'hui moins lourd dans les affaires du circuit.

Cela dit, en affaires, les relations personnelles ont un poids relatif. Bettman a ainsi souligné les qualités des gens de TSN, ce qui ne l'a pas empêché de s'entendre avec ceux de Rogers.

Québec a néanmoins plus de chances d'obtenir une concession, par transfert ou expansion, si les communications avec le bureau du commissaire sont saines.

Ironiquement, l'accord intervenu mardi entraînera à la hausse le coût d'une équipe, les revenus de chaque club étant plus élevés. Si Québec retrouve ses Nordiques, la facture sera nettement plus salée que les 170 millions versés par les Jets de Winnipeg en 2011.

Enfin, la nouvelle de mardi garantit l'avenir de TVA Sports. Du coup, une équipe à Québec n'est plus nécessaire pour permettre au réseau de se développer. On verra si cela aura un impact dans les décisions stratégiques de Québecor.