Je sais, je sais. Une autre chronique sur SLĀV. Permettez, quand même...

Publié le 25 janv. 2019
Patrick Lagacé LA PRESSE

J'ai suivi l'affaire de loin l'été dernier, n'étant pas de garde pour produire des opinions. J'aurais été bien embêté de chroniquer, remarquez : j'avais beau me sonder le coeur, j'avais de la misère à me faire une tête.

D'un côté, je comprends les récriminations des Noirs qui estimaient que cette saga sur l'esclavagisme avait été piratée : ce n'est que justice que d'être invités à raconter les histoires qui nous concernent, sachant le passif. D'autant que l'esclavagisme n'a pas touché les Slaves de la même façon que les Africains, loin de là.

De l'autre côté, j'ai été sidéré par les accusations de racisme lancées à la gueule de Lepage et de Bonifassi. Le mot était utilisé librement et légèrement comme s'il s'agissait d'une évidence : racisme.

Racisme, vraiment? Ouf, le racisme a le dos large. Mais les militants de la militance éveillée nous ont expliqué que le racisme involontaire, c'était aussi pire que le racisme volontaire...

Je trouvais que c'était fort de café, mettons, même si je comprenais plusieurs des arguments, sur le fond des choses. Mais dans la forme, mettre Lepage dans le même cagibi glauque que le KKK et George Wallace : OMG, comme ils disent.

En vacances, ma lecture de Guerre et paix était donc constamment troublée par mes pensées sur la situation autour du Théâtre du Nouveau Monde. J'en venais à constamment délaisser Tolstoï pour plonger dans les dérapages victimaires et dans les déchirages de chemises populistes autour de SLĀV...

J'avais de la misère à me faire une tête, disais-je : je comprenais X, je comprenais Y, et pourtant X et Y avaient des positions diamétralement opposées; je roulais des yeux en lisant A, je roulais des yeux en lisant B, et pourtant A et B avaient des positions furieusement opposées...

Des fois, rien n'est - pardonnez le jeu de mots - ni tout à fait blanc ni tout à fait noir. Ce qui fait de moins bonnes chroniques et de moins bons statuts Facebook, j'en conviens.

Je regardais donc le show à distance - les manifs, pas SLĀV  - et je me demandais si ce débat sur les accusations de racisme lancées aux créateurs d'une pièce qui dénonçait l'ignominie de l'esclavage allait concrètement changer quoi que ce soit dans la vie des Noirs qui vivent au Québec, je veux dire dans la vie ordinaire, je veux dire loin des abords du TNM un soir d'été, loin des chroniques à clics, loin des statuts Facebook écrits au lance-flammes qui font surchauffer les algorithmes...

T'sais, la mère célibataire qui cherche un logement et qui ne trouve personne qui va lui en louer un, en tout cas pas dans un immeuble potable?

Ou le diplômé de HEC qui a décroché des A dans chacun de ses cours, mais qui ne parvient pas à avoir un entretien d'embauche avec son nom qui est plus commun à Port-au-Prince qu'à Princeville?

Sans oublier le père de famille irréprochable qui se fait constamment intercepter par la police de Montréal au volant de sa BMW, «pour des vérifications» qui tiennent plus du délit de faciès que de la durée de son arrêt au stop...

Ça change quoi, pour eux, SLĀV?

Je regardais le show de loin et je me disais, sans en être tout à fait certain, que la réponse était probablement celle-ci : e-rien.

C'était il y a six mois.

Fast forward à la semaine dernière, à la mi-janvier 2019. Il y a une semaine exactement. Vous rappelez-vous l'histoire qui faisait la une de La Presse?

Bien sûr que non. C'est déjà oublié. C'est un scandale enrageant auquel nous faisions écho, scandale qui est passé à la trappe du vortex polaire de l'actualité.

Je parle d'Amadou Gaye, bien sûr.

Permettez que je rappelle les mots du premier paragraphe de l'article de Philippe Teisceira-Lessard : «Amadou Gaye croyait arriver dans un "paradis terrestre" en immigrant du Sénégal au Canada, mais il a plutôt vécu l'enfer chez son employeur, Iron Mountain : des commentaires racistes, jour après jour, au point de le rendre malade. Dans une décision exceptionnelle, la justice vient de reconnaître qu'il a été victime d'un accident de travail...»

M. Gaye a été la cible de quolibets racistes de la part d'un collègue qui le traitait de singe et de nègre. À répétition. Ces saloperies ont même été captées sur vidéo.

Ça s'est fait vu et au su de tout le monde dans les bureaux lavallois d'Iron Mountain, société américaine cotée en Bourse.

Amadou Gaye en est devenu malade. Il a voulu faire reconnaître son incapacité à travailler comme un accident de travail...

Mais la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) l'a débouté, tranchant stupidement que le harcèlement dont M. Gaye avait été la cible relevait des simples relations interpersonnelles, «ce qui ne sort pas du cadre normal du travail»!

M. Gaye a contesté la décision de la CNESST, et une juge administrative lui a donné raison. C'est bien le harcèlement raciste d'un collègue - toléré par Iron Mountain - qui l'a rendu malade, a-t-elle tranché.

Ça fait donc une semaine que La Presse a parlé du sort épouvantable et inacceptable d'Amadou Gaye.

Et je me demande, depuis...

Ai-je raté la manif devant la CNESST?

Ai-je raté la manif devant les bureaux d'Iron Mountain où les employés de cette firme qui semble tolérer le racisme de type Mississippi 1963 ont été conspués comme l'avaient été les spectateurs de SLĀV, l'été dernier, en entrant au TNM?

Ai-je raté les appels à ce que l'État cesse de faire affaire avec Iron Mountain, comme on a appelé l'État à cesser de subventionner Lepage ou les oeuvres qui ne seraient suspectes aux yeux de la police de la rectitude culturelle?

Non, je n'ai rien raté.

Ça n'a pas eu lieu. Amadou n'est pas devenu une «affaire Gaye», les réseaux militants n'ont pas bruyamment déchiré leur chemise sur son sort. Ça n'a pas eu lieu parce que la scène est moins sexy, dans le cas d'Amadou Gaye. La scène métaphorique, j'entends...

Parce que quand tu te déchires la chemise en criant «RACISTS!» - toujours ironique de se faire traiter de raciste au Québec par du monde incapable de parler français, by the way - à des bobos qui entrent au TNM pour aller voir «un» Lepage, il y a une part de mise en scène de ton indignation qui est sacrément plus glamour que si tu allais manifester rue Fleetwood à Laval par un matin du mois de janvier...

Là, au 1655, rue Fleetwood, à Laval, la scène métaphorique de l'indignation-spectacle, c'est zéro glamour...

Encore une fois : je ne dis pas que les militants avaient entièrement tort, sur le fond, dans le cas de SLĀV.

Je dis qu'il y avait une grande part de show l'été dernier, dans la démonstration de vertu de bien des gens qui tenaient des pancartes et qui sont aujourd'hui aux abonnés absents quand il s'agit de dénoncer le racisme volontaire comme celui dont a été victime M. Amadou Gaye.

Au final, SLĀV, c'était un débat de bourgeois à la vie confortable qui me semble divorcé du réel, divorcé d'avec le vrai racisme tel que vécu par le Noir moyen qui ne gagne pas sa vie dans la militance éveillée, qui ne sera pas plus ni moins harcelé par son superviseur raciste si un humoriste blanc coupe ses dreads avant de monter sur scène à l'UQAM...

Je dis aussi que le changement, ça passe durablement par les institutions.

Et à voir la décision de merde de la CNESST dans le cas d'Amadou Gaye, les institutions ont encore des croûtes à manger pour sanctionner le racisme ordinaire, le racisme volontaire en milieu de travail.

Ce serait bien que cet aveuglement-là provoque quelques manifs.