L'Amérique m'inquiète

«On regarde aller Donald J. Trump, personnage de bande... (ARCHIVES REUTERS)

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«On regarde aller Donald J. Trump, personnage de bande dessinée, président hors normes qui n'en respecte aucune et, oui, il y a de quoi s'inquiéter», écrit Patrick Lagacé.

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Ce n'est pas mon titre. C'est celui de Jean-Paul Dubois, celui de son recueil de reportages sur les États-Unis, publié en 1996. C'est un titre qui a peut-être cadré de tout temps à propos de ce pays complexe. C'est un titre encore bien de son temps. Peut-être que l'Amérique n'a jamais été aussi inquiétante.

On regarde aller Donald J. Trump, personnage de bande dessinée, président hors normes qui n'en respecte aucune et, oui, il y a de quoi s'inquiéter.

Mais...

Parce qu'il y a un mais.

Mais l'Amérique divorcée du réel, l'Amérique revancharde et parano, elle a toujours existé, elle n'a jamais été bien loin de la surface.

Non, le 45e président des États-Unis n'est pas une aberration. Il n'est pas un corps étranger dans la vie politique - dans la vie tout court - de ce pays. Ne pas reconnaître ça, c'est entretenir une vision rêvée de cet immense pays capable de toutes les grâces, capable de toutes les dérives. Trump est américain de la même façon qu'Obama l'était.

Les États-Unis ont mis un homme sur la Lune, inventé l'internet (1) et l'ampoule électrique, décodé le génome humain et grandement contribué à libérer le monde de la tyrannie en 1945. Aucun pays n'a raflé plus de prix Nobel (265).

C'est Seinfeld, Hemingway, Didion, Ali, Lichtenstein, Angelou, Wolfe, Spielberg, The Wire, le Met, le MoMa, Lloyd Wright et Gehry.

C'est un grand pays, admirable.

Et...

Et c'est aussi un pays d'une effroyable brutalité. Si le Canada a commis un génocide culturel avec ses autochtones, celui des États-Unis avec les siens fut un vrai génocide, dans le sang et l'extermination. Sa guerre civile fut une boucherie, dont l'enjeu était de savoir si, oui ou non, les Noirs sont des êtres humains à part entière. Le Sud croyait largement que non.

Les échos de cette guerre civile se font encore entendre en 2018 : voyez les déchirements face au drapeau confédéré et aux statues de généraux sudistes.

George Wallace, le Klan, David Duke, la Southern Strategy : la guerre civile a pris fin en 1865 mais elle s'est poursuivie sous d'autres formes, elle n'est pas terminée.

Aucune autre démocratie n'emprisonne plus de ses concitoyens.

C'est un pays violent, inquiétant.

Un pays qui tolère au nom de la libre circulation des armes les massacres, grands (Columbine, Sandy Hook, Pulse Night Club) et petits (33 000 morts par an). Le seul pays avancé qui accepte la vente d'armes de guerre sans contraintes dignes de ce nom.

Un pays qui soigne moins de ses concitoyens, pour plus cher que nulle part ailleurs dans le monde libre. Un pays qui a accepté que ses élus sacrifient le moignon de couverture santé adoptée sous le prédécesseur de Trump. Un pays où l'un des deux partis majeurs a même fait campagne, en 2016, sur la suppression de cette couverture santé minimale.

Trump n'est pas une aberration. Suffit un peu de regarder depuis une génération les zozos républicains élus au Congrès pour s'en convaincre. Pas tous, bien sûr. Mais les fous de Dieu qui rêvent de faire de ce pays une théocratie chrétienne isolationniste qui supprimerait les impôts - et, accessoirement, les musulmans, tous les musulmans - : ils sont légion. Et ils se cachent de moins en moins.

Ceux-là ont réussi à faire élire un président. Ceux-là croient sincèrement que le monde entier veut rouler les États-Unis dans la farine, même ses alliés.

Lisez Jeffrey Goldberg dans The Atlantic, hier, sur la «doctrine Trump» des relations internationales qui se résume ainsi, dixit un de ses conseillers : «We're America, Bitch.» Traduction libre : «Nous sommes l'Amérique, tab****k.» Lisez ça, et soyez inquiets, très inquiets. Ça n'a rien à voir avec la gestion de l'offre en agriculture canadienne.

Le G7 de Trump, c'est son «Je pourrais tirer quelqu'un dans le milieu de la 5e Avenue et je ne perdrais aucun vote» appliqué à la diplomatie internationale. La brutalité comme fin et comme moyen. Comme vision du monde, aussi.

Alors non, Trump n'est pas une aberration. L'idée selon laquelle les États-Unis ont toujours raison, que l'exceptionnalisme américain - googlez ça - peut à lui seul imposer la réalité, au mépris total des faits, eh bien cette idée, elle n'est pas née avec Trump...

L'invasion de l'Irak en 2003, c'était quoi, vous pensez?

Cette Amérique-là, on ne la voit pas si on la cherche uniquement par les films qui gagnent des Oscars, les pièces qui gagnent des Tony Awards et les livres qui gagnent des Pulitzer, par des balades-cartes postales sur la Pacific Highway californienne et des nuitées dans les hôtels chics dans Williamsburg, Brooklyn.

Pour en deviner les contours, regardez Fox et écoutez Rush Limbaugh. Et le fou à Alex Jones et ses Infowars, suivies par des millions d'Américains qui y trouvent confirmation de leur vision apocalyptique - et fausse - du monde.

Allez faire un tour dans le centre du pays, loin d'Ogunquit, de New York, de Boston.

Fuyez les côtes; fuyez les grandes villes, libérales par définition.

Et cette brutalité qui fait l'Amérique, qui est autant l'Amérique que ses 265 Prix Nobel, vous allez la voir, la sentir, la percevoir.

C'est ce qu'a fait Jean-Paul Dubois avec L'Amérique m'inquiète, il y a deux décennies. Lisez L'Amérique m'inquiète. Et après, lisez Jusque-là tout allait bien en Amérique, la suite.

Il me semble que Dubois, dans ses deux livres, ne parle pas de la présidence à venir de Trump, qui n'était à l'époque que chair à tabloïd new-yorkais, mais il parle de la culture qui en a fait le 45e POTUS.

(1) Je parle de l'internet, bien sûr, pas du World Wide Web, inventé par l'Anglais Tim Berners-Lee...




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