Cent soixante et onze millions, from coast to coast. C'est l'ampleur de l'amputation imposée par les conservateurs à Radio-Canada/CBC. Dans la vraie vie, c'est 805 jobs qu'on supprime. En pleine crise économique.

Patrick Lagacé LA PRESSE

Pourquoi cette coupe? Eh bien, c'est la faute de ce monstre hideux: la crise.

Les revenus publicitaires de Radio-Canada ont chuté. Les entreprises souffrent de la crise, elles achètent moins de spots publicitaires. Radio-Canada est subventionnée à hauteur de 1,1 milliard par l'État. Et 400 millions proviennent, ou provenaient, de la pub.

 

On dira que c'est normal que Radio-Canada fasse des coupes. Bien sûr. Mais la société d'État a réclamé une marge de crédit à Ottawa: 125 millions, pour faire face à ses obligations, pour adoucir la crise. Réponse: niet.

«On peut dire, à première vue, qu'il est normal que Radio-Canada fasse sa part, dit Ian Morisson, porte-parole de Friends of Canadian Broadcasting, un organisme voué à la défense du diffuseur public. Sauf que le gouvernement a choisi d'injecter des milliards pour aider l'économie. Pour lutter contre la récession. Et là, Radio-Canada doit couper 800 emplois...»

Un «pont» de 125 millions qui aurait sauvé des jobs, c'était trop pour le gouvernement conservateur. Ottawa a pourtant choisi de creuser des déficits, pour stimuler l'économie. En 2009-2010, le déficit fédéral sera de près de 40 milliards.

Le hic, c'est qu'avec les troupes de Stephen Harper, on n'est jamais certain de leurs intentions en matière de culture. Rappelez-vous les coupes, à la fin de l'été 2008. Elles ont été faites en catimini. Des porte-parole ont offert des explications basées sur la morale publique pour expliquer ces coupes.

Le hic, c'est que le ministère du Patrimoine, qui chapeaute entre autres Radio-Canada et CBC, n'a pas été exactement confié à des fleurons de l'équipe conservatrice.

Primo, Bev Oda, qui n'a rien cassé. Qui ne parlait pas français.

Deuzio, Josée Verner. Qui a géré tout croche le dossier des compressions, qui a plombé la campagne conservatrice au Québec. Et dont la qualité principale était de lire fidèlement les «lignes» de presse imposées par le bureau du PM.

Tertio, James Moore. Qu'un anglo de la Colombie-Britannique ne connaisse pas Félix Leclerc, je peux vivre avec cela. Mais qu'il ne connaisse pas Atom Egoyan, un géant du cinéma canadien, qui a grandi en Colombie-Britannique? Ouch.

Le hic, c'est que certains militants conservateurs détestent l'idée même d'un diffuseur subventionné par l'État. Fin 2008, au plus fort de la crise constitutionnelle provoquée par la coalition PLC-NPD-Bloc qui menaçait de renverser le gouvernement minoritaire de M. Harper, je suis allé tâter la grogne des Albertains.

L'Alberta, c'est le château fort du PC. La base de M. Harper, un ancien réformiste, plus près de Preston Manning que de Brian Mulroney, dans le rayon conservateur. Une seule circonscription est néo-démocrate: toutes les autres sont bleues.

J'ai assisté à une manif, au centre-ville de Calgary, en appui au gouvernement conservateur. Pour les Albertains, cette coalition était une insulte épouvantable: elle menaçait le retour de l'Ouest au pouvoir. Les affiches brandies trahissaient bien leur colère.

Mais certaines affiches étaient franchement surprenantes. Elles dénonçaient... la CBC!

Pourquoi dénoncer le diffuseur public dans une manif anticoalition?

Je n'ai, à ce jour, pas trop compris. Mais ça traduit la haine virulente de la base de Stephen Harper envers la «Communist Broadcasting Corporation» (je n'invente pas ça).

Le hic, c'est que l'idéologie guide trop souvent les conservateurs. Ça donne des décisions ridicules, largement et férocement décriées dans les milieux visés.

Comme lier, désormais, l'attribution de bourses universitaires du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada à des projets business.

Comme abolir les subventions aux organismes de développement d'affaires (décision révisée depuis), geste qui a poussé le ministre québécois du Développement économique, Raymond Bachand, à mitrailler publiquement son homologue fédéral.

Comme l'opposition des conservateurs au site d'injection supervisé InSite, à Vancouver. Les médecins sont pour. Le maire est pour. L'Organisation mondiale de la santé est pour. Les flics sont pour! Mais le ministre de la Santé, Tony Clement, est contre.

Mais bon, c'est le genre de décisions qui plaisent aux purs et durs du PC, des gens qui n'ont jamais réussi à faire élire le Reform Party dans les années 90.

Mais qui appliquent la vision de la vie réformiste dans ce gouvernement conservateur.

Ce refus d'aider Radio-Canada est la suite logique de ce programme bizarre.