Trouvez le 19 mai sur votre calendrier. Faites un X. C'est le jour où la civilisation commencera à avoir droit de cité sur les routes du Québec.

Mis à jour le 25 févr. 2009
Patrick Lagacé LA PRESSE

Bon, O.K., j'exagère peut-être un peu. Mais l'inauguration de 15 endroits où les radars photo vont épier les excès de vitesse est une excellente nouvelle. Sauf pour les cowboys du volant qui pullulent sur nos routes.

 

Nos chères routes meurtrières. Car on se tue, statistiquement, plus qu'ailleurs, sur les routes du Québec. Ailleurs, par exemple en Scandinavie, dont les pays sont exemplaires en matière de sécurité routière.

En Suède, par exemple, le taux de mortalité routière est généralement de 6 par 100 000 habitants, annuellement. Au Québec? Ce taux est de 9 par 100 000.

La différence, à l'échelle du Québec, concrètement? C'est 200 morts de trop par année. Et 19 000 blessés. C'est ce que Richard Bergeron, chef de Projet Montréal, auteur de Les Québécois au volant - C'est mortel, appelle une prime à la mortalité routière.

Les pays qui prennent la sécurité routière au sérieux ont une chose en commun sur leurs routes. Des radars. Car le radar a cet effet absolument magique sur le pied droit de l'être humain qui tient un volant dans ses mains...

Il le rend moins pesant!

C'est la faute du portefeuille. Un radar photo a l'effet formidable de faire planer une menace sur la santé du portefeuille. Impitoyable, le radar peut vous expédier une contravention à la maison.

Et l'humain, comme chacun le sait, comprend bien souvent en souffrant. Homo sapiens, au volant de sa Honda, souffre de savoir qu'il devra payer une amende pour excès de vitesse. Alors il lève le pied. Simple de même...

Bien sûr, l'installation de radars photo ne passe jamais comme une simple lettre à la poste. En France, quand Jacques Chirac l'a imposé autour de 2002, en se désolant du catastrophique bilan routier français, on a bien failli vivre une répétition de la prise de la Bastille (j'exagère encore un peu).

Sauf que les statistiques, bêtement dénuées d'émotion, ont fini par donner raison au président de la République. Mille cinq cents radars et cinq ans plus tard: chute de 43% du nombre de tués sur les routes françaises.

Mais les cowboys de la route sont nombreux. Ils sont indécrottables. Ils sont tenaces. Pour eux, rouler vite est un droit. Un droit inaliénable.

Qu'importe si toutes les recherches le prouvent: rouler vite, même un peu vite, tue. Augmente le risque d'accident. Ils aiment rouler. Et les cowboys en sont convaincus: quand EUX roulent vite, ils ne sont pas dangereux. Les autres le sont. Mais pas eux.

Vous leur dites, aux cowboys, que selon l'Organisation mondiale de la santé, une accélération de 1 km/h de votre véhicule augmente de 3% les risques de collision avec blessés. Et de 5% le risque de collision mortelle. Que la vitesse est un facteur dans 30% des collisions mortelles. Vous leur dites ça.

Leur réponse? Ils répondent des conneries, généralement. Ils répondent qu'il faut bien mourir de quelque chose. Ils répondent qu'on ne peut pas tout prévoir dans la vie.

Comme si un accident d'auto était l'équivalent routier d'un orage. Un Act of God. Un truc inévitable.

Une fois n'est pas coutume. Mais il faut reconnaître que le gouvernement Charest a du courage dans ce dossier. Personne ne veut de radars sur nos routes. C'est une position radioactive, qui irrite les électeurs. Du bonbon pour l'opposition.

Surtout que l'État n'a pas installé les radars uniquement sur les autoroutes. On a ciblé des routes provinciales. Des boulevards urbains. On semble cibler les zones à risque, plutôt que les zones où on peut pêcher au filet.

J'applaudis, mais d'une seule main...

D'abord, c'est un projet-pilote. Un projet-pilote pour déterminer si le radar photo a un effet sur la mortalité routière, c'est un peu pic-pic, quand on sait que ça «fonctionne» en Scandinavie, aux Pays-Bas, en France. Aussi pic-pic que de commander, de nos jours, une étude explorant le lien entre la cigarette et le cancer du poumon...

Ensuite, le gouvernement Charest peut toujours reculer. Devant la grogne. Car grogne il y aura. En France, on a attaqué les radars à la hache et au fusil! Il faudra du courage.

Et quand les petits démagos défenseurs de la veuve et de l'orphelin, dans les médias, pourfendront la ministre Julie Boulet, Jean Charest devra être têtu. Il devra se rappeler que les petits démagos aiment bien rouler à 140 km/h, sur la A10 ou la A15, en direction de leurs domaines champêtres du 450...

Pour clouer le bec aux détracteurs du radar, l'État devrait annoncer que les «profits» du réseau seront versés à un fonds de financement d'organismes communautaires. Message subliminal: «Faites de la vitesse, financez Centraide!» Inattaquable...

On dira qu'il faut bien mourir de quelque chose. Je revendique le droit de mourir d'autre chose que d'une culture du Far West sur nos routes; une culture qui carbure au Tasse-toi Mononcle. Je revendique le droit de ne pas payer cette prime à la mortalité routière.

Pour joindre notre chroniqueur: plagace@lapresse.ca