«La photo est violente car elle emplit de force la vue», écrivait Roland Barthes.

Nathalie Petrowski LA PRESSE

Je me demande bien ce que le célèbre sémiologue français, un des premiers à analyser en profondeur les codes de la photographie, penserait de la photo qui a embrasé les médias sociaux et traditionnels cette semaine.

Je parle de ces deux éducatrices de Verdun, deux corneilles noires «niqabées» de la tête aux pieds, aidant une demi-douzaine de marmots de leur garderie à traverser la rue.

Barthes trouverait-il l'image choquante, à l'instar des milliers d'internautes et du ministre Drainville, qui se sont dits outrés par le modèle de soumission que proposaient ces femmes aux enfants? Ou Barthes serait-il d'accord avec les parents qui se sont portés à la défense des éducatrices, les disant douces, patientes, intelligentes et aimées des enfants?

J'imagine que Barthes répondrait qu'une photo existe d'abord dans le regard d'un tiers qui l'interprète selon ses codes et son système de valeurs. Une photo a beau être neutre et objective, ceux qui la regardent ne le sont jamais.

À cela, j'ajouterais qu'une photo ne dit jamais tout. Même que parfois, elle ne dit rien. C'est le cas pour la photo des deux éducatrices de Verdun qui nous apprend quoi, dans le fond? Qu'à Montréal, en 2013, des éducatrices portant le niqab, un vêtement religieux, une marche en bas de la burka et une marche en haut du tchador, se promènent dans la rue avec des enfants.

La photo ne dit rien sur l'identité réelle de ces femmes. Elle nous laisse, en quelque sorte, le soin d'écrire leur trame narrative.

Pour ma part, j'ai immédiatement imaginé que ces femmes étaient des pauvres immigrantes afghanes soumises, illettrées et mariées à des barbus intégristes qui les forçaient à marcher un kilomètre derrière eux et les battaient chaque jour avant de les envoyer travailler.

Aveuglée par la photo, j'ai sauté aux conclusions et saisi le premier cliché en vente libre sur le marché pour fabriquer une histoire sans rapport avec la réalité.

Or, la réalité est que ces femmes ne sont pas nées en Afghanistan, mais au Québec, qu'elles ont fait des études universitaires, dont une en génie à McGill, et que leurs conjoints n'ont rien à voir avec leur port du niqab. Même que l'un d'entre eux, proprio de la garderie, n'a pas tellement apprécié que sa femme décide du jour au lendemain de se voiler.

La photo capte une seconde fugace dans la vie de ces femmes, mais elle ne nous dit rien sur leur parcours, leur cheminement, sur la crise spirituelle qu'elles ont dû traverser et qui les a fait renoncer à leur vie de Montréalaises libres, normales et à la mode, pour se muer en corneilles et en affiche ambulante pour un hypothétique Dieu.

Misère! Comment est-ce possible? Comment des femmes instruites et probablement brillantes, vivant dans une ville ouverte, cool et paisible comme Montréal, peuvent-elles en venir à de tels extrêmes? La photo ne nous donne aucune réponse. Elle ne fait que prouver que ces femmes existent. Elle ne prouve malheureusement rien d'autre.

Aux antipodes de cette photo, le rapper Kanye West, qui se qualifie à tort de génie, a lancé cette semaine un vidéoclip qui est une pure horreur pornographique. On y voit sa dulcinée, la plantureuse Kim Kardashian, assise à califourchon sur une moto, complètement nue, ses deux obus siliconés à peine dissimulés.

Kayne West vient la rejoindre sur la moto, tout habillé, comme de raison. Les deux commencent à se bécoter, puis à donner des coups de bassin simulant une baise sur fond de coucher de soleil en carton. C'est vulgaire, grossier, laid à vomir et désespérant de vide.

On en vient à se demander si ce n'est pas en réponse à de conneries pareilles que des femmes majeures, vaccinées et instruites se réfugient un jour sous un niqab. Par dévotion religieuse peut-être. Mais aussi pour fuir le plus loin possible le monde narcissique et exhibitionniste de Kanye et de Kim.

ON EN A TROP PARLÉ

Du 50e anniversaire de l'assassinat de JFK. Même s'il n'est mort qu'une fois un 22 novembre, ça fait plus de trois semaines que les chaînes nous bombardent d'émissions spéciales diffusant ad nauseam la scène de la fusillade captée par Zapruder. Heureusement, c'est terminé. Maintenant, ne nous reste plus qu'à nous préparer pour le 50e des Beatles au Ed Sullivan Show.

ON N'EN A PAS ASSEZ PARLÉ

Des 146 interminables minutes que dure le nouveau Hunger Games, un film pharaonique de 140 millions de dollars, qui ne fait que mettre la table pour le prochain volet en nous assommant d'effets visuels et de gros décors clinquants.