Crise économique ou pas, la cérémonie des Oscars aura lieu comme prévu demain soir. Le tapis rouge est déjà posé, collé et déroulé. Et dans moins de 24 heures, de splendides actrices croulant sous des rivières de diamants et des kilomètres de tulle et de taffetas défileront sous les projecteurs. Le contraste sera d'autant plus frappant que le film qui va probablement triompher demain soir se déroule en partie dans un bidonville puant de Bombay où l'argent d'un seul collier de diamants porté par Meryl Streep ou Kate Winslet pourrait nourrir les hordes d'enfants sales et dépenaillés qui y vivent.

Mis à jour le 21 févr. 2009
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Il y a à peine un mois, je n'aurais jamais eu l'imprudence d'annoncer que Slumdog Millionaire du Britannique Danny Boyle, mettant en vedette des acteurs inconnus et pas toujours transcendants, triompherait aux Oscars. D'abord. je n'ai pas particulièrement aimé ce film schizophrène qui commence littéralement dans la merde et le sang et se termine dans la crème fouettée et les bons sentiments. Son penchant proaméricain cristallisé par Jamal Malik, un orphelin qui a le choix entre une vie de criminel à l'indienne et une vie de rêve à l'américaine, m'a agacée. Quant à la grosse plug que ce film fait à l'émission Who Wants to Be a Millionaire?, je l'ai trouvée un brin indécente. Et puis Slumdog n'est pas le premier petit film indépendant qui se rend aussi loin dans la course. Chaque année, les membres de l'Académie choisissent un petit poney fringant à qui ils font des belles façons en lui promettant mer et monde avant de le laisser retourner bredouille chez lui. Ce fut le cas de Little Miss Sunshine il y a deux ans, de Juno l'année dernière. Et j'imagine que ça aurait dû être le cas de Slumdog Millionaire, qui a été révélé en août dernier au festival de Telluride au Colorado. Mais le souffle et la vitalité incontestables de ce film qui file à un train d'enfer créent une étonnante unanimité partout où il passe.

 

Après avoir remporté quatre Golden Globes, le film vient de faire une razzia de prix dans les galas des producteurs, des acteurs et des réalisateurs américains.

Un journaliste du Hollywood Reporter qui suit la course de près affirme qu'en principe, c'est The Curious Case of Benjamin Button, avec ses 13 mises en nomination majoritaires, son beau Brad Pitt et ses effets spéciaux extraordinaires, qui aurait dû repartir avec le titre du meilleur film de l'année. Mais plus le temps passe et plus Slumdog gagne en popularité, en raison notamment de la crise économique et de l'ère de dépression dans laquelle nous vivons. Il n'a pas tort. Car qu'on le veuille ou non, les films font leur chemin dans le monde pas uniquement grâce à leurs qualités, mais aussi grâce au contexte social dans lequel ils s'inscrivent. Or avec comme personnage principal un Oliver Twist moderne déterminé et chanceux qui réussit à triompher de l'adversité et à s'extirper de la misère, Slumdog est parfait pour une époque calamiteuse rongée par l'anxiété financière et la déroute boursière. Même si l'histoire de Jamal Twist relève de la fabulation et que ce n'est pas demain la veille que nous allons voir un sans-abri, sans culture, sans instruction, mais avec beaucoup de chance, triompher du questionnaire d'un quiz télévisé, cela n'a aucune importance aux yeux du public. Ce qui compte, c'est l'optimisme et l'espoir qui se dégagent de ce film cuisiné dans la boue, le curry et l'eau de rose. Avec son récit à la Dickens, mais adapté au multiculturalisme et à la globalisation d'aujourd'hui, Slumdog saisit l'esprit de l'époque mieux que n'importe quel autre film. Il est la preuve que lorsque les temps sont durs, les gens ne veulent pas des films douloureux, lucides, réalistes ou engagés. Ils veulent des contes de fées.