Les cris de Daphcar Laurent, 14 ans, envahissent l'hôpital de Jacmel. Un médecin, penché sur elle, nettoie la plaie béante qui déchire sa jambe. Un autre l'immobilise.

Michèle Ouimet LA PRESSE

Sa mère pleure, bouleversée par les cris de sa fille. Son père se tient tout près, le visage fermé, les bras ballants, impuissant.

Les médecins ne peuvent pas sauver sa jambe, il faut l'amputer. Sauf qu'il n'y a ni chirurgien ni orthopédiste à l'hôpital. Pas de calmants non plus. C'est pour ça que Daphcar hurle quand les médecins fouillent dans sa plaie pour la nettoyer.

«On est en rupture de stock, explique le Dr Sem Gaspard. Daphcar souffre beaucoup. Avec une plaie pareille... Elle va perdre sa jambe.»

Un médecin généraliste s'est improvisé chirurgien. Il est débordé, il n'a pas le temps de s'occuper de Daphcar. Tous les jours, un infirmier doit donc enlever le bandage de la jeune fille et nettoyer sa plaie en attendant qu'elle soit amputée. Et tous les jours, depuis mardi, Daphcar hurle sa douleur.

«C'est dur ?» lui ai-je demandé quand les médecins sont partis. «Oui», a-t-elle murmuré, les yeux encore chavirés par la douleur.

Le lit de Daphcar est installé sous un arbre dans la cour intérieure de l'hôpital. Près d'elle, une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants gisent côte à côte, certains gravement blessés.

L'hôpital a été endommagé par le tremblement de terre, les blessés ont été évacués. Ils dorment à la belle étoile, collés les uns sur les autres au milieu des odeurs de pansements souillés et de sang.

Jacmel est une petite ville de 50 000 habitants. C'est là qu'est née la gouverneure générale, Michaëlle Jean. Coincé entre la mer et les montagnes, Jacmel est coupé du monde. La route vertigineuse de 43 km qui relie la ville à la route nationale est impraticable depuis le tremblement de terre. Les secours arrivent au compte-gouttes.

Pourtant, Jacmel a besoin de tout : de médecins, de chirurgiens, de médicaments, de nourriture, d'eau. Tout. Mais les secours piétinent.

L'ONU «évalue» les besoins ; dimanche, l'armée canadienne n'avait toujours pas été déployée. Pendant que tout ce beau monde piétine dans l'enfer de la logistique, les gens souffrent, les cadavres restent sous les décombres et Daphcar attend qu'un chirurgien lui ampute la jambe et la délivre de sa douleur.

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Jacmel ? Oubliez ça. La route est fermée, ça ne passe pas. C'est ce que tout le monde dit à Port-au-Prince.

Hier matin, je suis partie à 7 h de Port-au-Prince. Je voulais aller à Léogâne et à Petit-Goâve, des villes durement touchées par le tremblement de terre. J'étais avec deux Haïtiens, une journaliste et un photographe de La Presse.

On a d'abord cherché de l'essence pendant deux heures. Des files interminables de voitures attendaient l'ouverture des stations-service. Notre chauffeur a décidé d'aller à Carrefour, une ville en banlieue de Port-au-Prince, haut lieu de la contrebande.

On a fait le plein : 2,50 $ le litre. De l'essence frelatée qui faisait tousser le moteur de l'auto.

On s'est arrêtés à l'embranchement de la route qui mène à Jacmel. «Ça passe, nous a-t-on dit, mais seulement en moto.»

Des jeunes du coin nous ont fait monter sur leurs motos. La route était hallucinante. Tout en lacets. D'un côté, des parois rocheuses, de l'autre, des ravins profonds. Au loin, une vue émouvante d'Haïti avec ses montagnes dénudées.

De la terre et de gros blocs de roche avaient déboulé sur la route. Parfois, le passage était tellement étroit qu'il fallait descendre de la moto et marcher au bord du ravin.

On a croisé des gens. Ils tiraient des valises à roulettes ou traînaient des sacs. Plusieurs à pied, d'autres en moto. On a franchi trois barrages improvisés tenus par de jeunes baveux qui réclamaient de l'argent. On a aussi traversé quelques villages relativement intacts. C'est Jacmel qui a encaissé le gros de la secousse.

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Une partie de Jacmel n'a pas été détruite. Ses charmantes rues étroites avec ses maisons colorées ont résisté au tremblement de terre. Le centre-ville, par contre, a été salement abîmé.

Avant de quitter Jacmel, je suis retournée voir Daphcar à l'hôpital. Elle dormait profondément, la main repliée sur sa joue, le visage apaisé. Même les hurlements de son voisin ne réussissaient pas à la réveiller.

Deux lits plus loin. François, 11 ans, criait. Lui aussi a eu la jambe fracturée. Le médecin venait de lui enlever son bandage pour nettoyer sa plaie. Il hurlait : «Bandage papa! BANDAGE PAPA! À L'AIDE!»

Son père, chaviré, lui tenait la main, le visage tourné. Il était incapable de regarder son fils dans les yeux.

François ne perdra pas sa jambe.

En Haïti, des milliers d'enfants ont été gravement blessés pendant le tremblement de terre.