On aperçoit de la fumée au loin. Des pneus brûlent. La route est bloquée par des morceaux de métal et des débris.

Michèle Ouimet LA PRESSE

Impossible de traverser Carrefour, une ville de 375 000 habitants située à 10 kilomètres à l'ouest de Port-au-Prince. Une vingtaine de jeunes en colère ont pris le contrôle de la route. Ils ont déposé des cadavres à côté de leur barrage. Cinq ou six. Bien en vue.

Les gens crient, courent, gesticulent, l'atmosphère est électrique. Les jeunes armés de bâtons bloquent la route qui relie Port-au-Prince à l'ouest de l'île. Impossible d'aller à Léogâne, Petit Goâve ou Jacmel, des villes lourdement endommagées par le tremblement de terre.

Au barrage, la tension est forte. Les automobilistes engueulent les jeunes qui bloquent le chemin, les voitures font demi-tour en pestant.

«On veut de l'aide! On n'a pas d'eau, pas de nourriture. On est aux abois.»

C'est Antoine Dieusius, 40 ans, qui lance ce cri du coeur. Il est au barrage, il voit les jeunes survoltés qui bloquent la route pour demander au gouvernement de ramasser les milliers de cadavres de Carrefour. Il les comprend. Les habitants se sentent abandonnés. Le tremblement de terre les a salement secoués et personne n'est venu les voir. Personne.

«Vous êtes notre première visite», me dit Antoine qui me supplie de l'accompagner à travers les ruelles défoncées de Carrefour. Il veut me montrer les maisons éventrées, les abris de fortune, la détresse des gens. Il me pousse gentiment dans le dos.

Je marche dans la rue poussiéreuse où se tenait la maison d'Antoine avant que le tremblement de terre ne la balaie. «Ça sent les morts», dit Antoine en me montrant un bâtiment écroulé. Il détache des feuilles d'un citronnier et les enfonce dans ses narines. «Pour bloquer l'odeur», explique-t-il.

Il me présente ses voisines. Donjon Michel. Maison éventrée. Neuf enfants. Mme Bony. Maison affaissée, 10 timouns (enfants). Quelques blessés, aucun mort.

Ces femmes, qui ont tout perdu, se penchent sur mon carnet de notes en me disant : «Notez mon nom et mon adresse. Voulez-vous aussi mon numéro de téléphone? Écrivez S.V.P. Écrivez.»

Elles me parlent de Fausta, 22 ans. «Sa maison a plongé sur elle.» Elle n'est que légèrement blessée. Un miracle.

Elles me parlent aussi de leur immense sentiment d'abandon. Elles ont besoin d'eau, de médicaments, de nourriture; besoin de tous ces milliards que la communauté internationale leur a promis.

Antoine me tire par la manche. «Ici, c'est la maison de Gina Delarue, dit-il. Elle avait 22 ans. Et là, c'était chez moi.» Il me montre un grand trou.

De l'autre côté de la rue, dans un immense champ brûlé par le soleil, des milliers de gens essaient de s'organiser. Sous des toiles tendues, la vie continue. Certains sont couchés sur des matelas, d'autres cuisinent avec de la nourriture trouvée dans les décombres de leur maison. Les enfants courent entre les tentes improvisées.

Les gens me supplient du regard, ils me font signe de venir les voir, ils s'accrochent après moi. «Je m'appelle Gladys et j'avais deux enfants, 5 et 7 ans. Les murs sont tombés sur eux.»

Un peu plus loin, une jeune femme tient un poupon. Il est né la veille. Il dort, béat, la bouche légèrement ouverte. Drôle de façon de commencer une vie.

Combien de gens vivent entassés dans ce champ? Aucune idée, répond François Pierre. Avec quelques bénévoles, il essaie de compter le nombre de réfugiés. Combien de maisons ont été détruites à Carrefour? Il l'ignore. Les gens n'ont pas fini de compter leurs morts.

Il soupire. «On fonctionne avec les moyens du bord. Tout est disloqué dans ce pays.»

Pendant combien de temps vont-ils vivre dans ce champ?

«Je ne sais pas, répond Antoine. Seul Dieu le sait.»