Deux jeunes humoristes ont fait mon bonheur ces derniers jours. Grâce à eux, j'ai passé deux fabuleuses soirées d'été. Je l'ai écrit récemment, j'en étais à me demander si, pour fabriquer les blagueurs professionnels, on utilisait toujours le même moule à gâteau.

Mario Girard LA PRESSE

Visiblement, Alexandre Forest, que j'ai vu dans la minuscule (et très chaude) salle La Balustrade du Monument-National, dans le cadre du Zoofest, refuse tous les moules. Sur l'affiche de son spectacle intitulé Mûr, le jeune homme de 25 ans est photographié maquillé (une oeuvre réalisée au rayon des cosmétiques de Jean Coutu), arborant un look androgyne pas trop loin de celui d'Hubert Lenoir. Mais ici s'arrête la comparaison.

Élevé dans une ferme de Sainte-Mélanie, dans Lanaudière, par un père producteur de volailles et une mère technicienne en laboratoire, Alexandre Forest tient un discours à des années-lumière de la plupart de ses camarades humoristes. Il commence son spectacle en nous parlant de santé mentale, de sa santé mentale. Quand il décrit les crises d'anxiété et les épisodes de dépression qu'il a connus à partir de l'âge de 16 ans, on se demande s'il dit la vérité. J'ai parlé à Alexandre après l'avoir vu en spectacle. Oui, il dit la vérité.

Vous imaginez le cran que ça prend pour faire un numéro là-dessus? Vous imaginez ce que ressentent les spectateurs ayant des problèmes de santé mentale qui entendent ce numéro? Oh! que ça doit faire du bien! Alexandre dit que maintenant qu'il prend les bons médicaments, les bons antidépresseurs, il est heureux. 

D'ailleurs, le bonheur, il n'y a que cela qui se dégage de ce gars qui ne craint pas d'aller dans plusieurs zones interdites durant son spectacle.

Affublé d'un pantalon moulant aux motifs fleuris, il aborde la question de l'ambivalence sexuelle. Il le fait en se posant des questions. De même qu'il parle de masculinité en se posant d'autres questions. «C'est quoi, être un vrai gars?», se demande-t-il après nous avoir dit qu'il adore aller bruncher et boire des mimosas avec ses copines, ces mêmes copines qui l'accompagnent chez Winners quand il essaye... un pantalon moulant aux motifs fleuris.

Pendant une cinquantaine de minutes, Alexandre Forest parle de lui, parle de la réalité de sa génération. Il le fait avec intelligence, avec les bons mots. Il le fait avec sa tête. Son public, très jeune, en redemande.

Quelques jours plus tard, je suis allé voir Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques. L'humoriste au nom de firme de vérificateurs comptables mettait fin à la série de son excellent spectacle Hélas, ce n'est qu'un spectacle d'humour à la salle Claude-Léveillée de la Place des Arts.

Ce garçon, sans doute le seul de la génération des milléniaux à porter des boutons de manchettes, est issu de la fournée talentueuse de l'émission Like-Moi!. Il promène ce spectacle depuis plus d'un an avec beaucoup de succès.

Assis sur un fauteuil en cuir, entouré de livres de poètes et de penseurs, il amorce son spectacle en récitant un poème de Nelligan. Oui, madame! Du Nelligan! Éduqué par des parents intellectuels (son père, Jean-Marc Larrue, est un spécialiste de l'histoire du théâtre québécois et il a déjà écrit un texte sur l'histoire du Monument-National que j'ai adoré), il nous raconte les vacances de son enfance à traîner dans les musées et les vieilles églises d'Europe.

«Tu sais combien d'enfants dans le monde aimeraient en ce moment visiter la cathédrale de Reims?», lui disaient ses parents pour le faire taire quand il osait rouspéter.

Durant la première moitié du spectacle, on a l'impression que Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques méprise la culture et en veut à ceux qui la lui ont enfouie en travers la gorge. Mais finalement, on découvre que c'est tout le contraire. 

Il dit à son public, des jeunes majoritairement : il faut avoir de la culture, il faut lire Montesquieu, les auteurs grecs et les autres. Et pour leur enlever la crainte de cette culture ou pour leur dire qu'ils n'en sont pas loin, il le fait en ayant recours à l'humour.

Ces deux jeunes humoristes, à l'instar de certains autres, sont en train d'ajouter une pierre importante à l'édifice de l'humour. Ils sont en train de pousser dans les fesses de leurs camarades plus vieux. D'ailleurs, ceux-ci en sont conscients. Alexandre Forest y fait référence dans son spectacle. Il me l'a aussi dit lors de notre conversation. «Il faudrait qu'on apprenne à faire la différence entre une personne trans et un travesti.»

Cette peur de passer pour de «vieux mononcles», Laurent Paquin l'a lui-même évoquée il y a quelques jours au micro de Stéphan Bureau, sur Ici Première. Au sujet de son récent spectacle Déplaire, il a dit : «Je crois que s'il est aussi bon, c'est grâce à des jeunes qui m'ont montré qu'il ne fallait rien prendre pour acquis.»

Je suis très heureux de voir émerger cette nouvelle génération d'humoristes. J'espère qu'elle va contribuer à changer le paysage. Cela dit, ce ne sont pas tous les humoristes de 40 ou 50 ans qui ont besoin d'un coup de fouet. Je suis allé voir Louis-José Houde au Bordel durant le Grand Montréal comédie fest, et il m'a jeté à terre. Ce «vieux .» de 40 ans m'a une fois de plus démontré qu'il était un maître.

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques termine son spectacle en lisant un dernier poème de Nelligan. Il le fait sur un ton grave. On songe alors à l'immense drame qu'a vécu le poète et aux décennies d'internement qu'il a connues à partir de l'âge de 19 ans. À son époque, les médecins ne pouvaient pas soigner son terrible mal.

Dommage que le jeune Émile n'ait pas connu Philippe-Audrey et Alexandre. Ça lui aurait sans doute évité de sombrer dans l'abîme du rêve. Car il n'y a rien de mieux comme antidépresseurs que de rire de son état. Et d'aller magasiner chez Winners.

Alexandre Forest, les 26 et 27 juillet, à La Balustrade

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques.