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Leur regard n'est pas le nôtre

Photo réalisée par Laurence dans le cadre d'une... (PHOTO DE LAURENCE)

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Photo réalisée par Laurence dans le cadre d'une série d'ateliers offerts aux jeunes qui fréquentent le centre de jour Dans la rue.

PHOTO DE LAURENCE

Mario Girard
La Presse

Alexandre Lepage m'avait prévenu. «Ne t'attends pas à un cours magistral de photo.» Il a eu raison de me préparer. Quand je suis entré dans le petit local qui sert d'atelier à l'organisme Dans la rue, il régnait un joyeux bordel.

Il y avait un va-et-vient incessant. Des jeunes s'emparaient d'un appareil photo, écoutaient les conseils d'Alexandre Lepage, choisissaient un camarade comme modèle et... clic! clic! clic!

Clic! clic! clic! comme l'effervescence propre à leur génération! Clic! clic! clic! comme la frénésie dans laquelle ils aiment être plongés. Clic! clic! clic! comme parfois est leur vie.

«Tu sais, ces jeunes vivent beaucoup dans le moment présent, me dit Alexandre Lepage. Ils vivent à 100 milles à l'heure. Faut savoir profiter du bon moment quand il le faut.»

L'organisme Dans la rue vient en aide aux jeunes en situation d'itinérance ou précaire de la région montréalaise. Ce centre est notamment connu grâce à son fondateur, le père Emmett Johns, alias Pops, mort en janvier dernier.

Dans la rue offre divers services. C'est aussi un point de chute pour les jeunes.

Au centre de jour, ils peuvent se retrouver pour prendre un repas, discuter ou participer à divers ateliers qu'organise l'équipe d'intervenants sous l'égide de la toujours souriante Monica Mandujano.

Autour de la grande table de l'atelier, les jeunes peuvent peindre, dessiner, fabriquer des objets... Le but est d'offrir un moment d'arrêt au jeune qui, bien souvent, vit une tempête intérieure. Un moment d'arrêt, mais aussi peut-être une avenue.

C'est ce qu'Alexandre Lepage avait en tête quand il a proposé à l'organisme Dans la rue d'offrir des ateliers de photo. L'homme, aujourd'hui âgé de 42 ans, a traversé une période difficile au début de la vingtaine. «J'ai eu des problèmes. J'ai vécu dans la rue pendant un bout. J'ai eu de l'aide, notamment du Refuge des jeunes», se contente-t-il de dire.

Et quand, vers l'âge de 25 ans, Alexandre a voulu se raccrocher, il s'est souvenu d'un intervenant d'un centre qui lui avait transmis le virus de la photographie. Alexandre est aujourd'hui photographe, mais aussi caméraman et technicien de scène.

«Je me suis demandé ce que je pourrais faire pour aider à mon tour les jeunes qui vivent des problèmes, dit-il. J'ai pensé à la photo.» 

«Pour le moment, mon but est de leur faire vivre une expérience, de leur montrer qu'ils sont capables de faire de belles choses».

Les ateliers ont commencé en novembre dernier. Ils ont eu lieu tantôt à l'organisme Dans la rue, tantôt... dans la rue carrément. J'ai assisté à l'un d'eux il y a quelques semaines. Alexandre avait créé un petit studio : fond noir, éclairage d'appoint, réflecteur... Tout était là.

Laurence, une fille avec une personnalité d'enfer, s'est démarquée. Elle avait des idées toutes les secondes. Elle dirigeait d'une main de maître ses modèles. «Tu as clairement l'oeil», lui ai-je dit. «Ah ouain? Ben tu demanderas à la journaliste avec un nom russe ou polonais... Nathalie Petrowski... Demande-lui qu'elle me trouve une job.»

Laurence a, entre autres, eu l'idée de faire tenir le livre Le petit prince par un de ses modèles. «C'est tellement bon, ce livre-là», a-t-elle lâché en faisant sa mise au point.

Paolo est le boute-en-train du groupe. Il se fait appeler Vitamine C. Il peignait un tableau dans un coin de l'atelier. Il hésitait sur la forme des yeux de ses personnages et m'a demandé mon avis. Soudainement, il a quitté ses pinceaux et a sauté sur l'appareil photo, le temps de quelques clics.

Emmanuel a débarqué avec sa planche à roulettes sous le bras. On a jasé un peu. On a découvert que nous étions tous les deux de l'Outaouais. Un lien de confiance s'est créé. «Bon, moi je vais revenir quand on va faire des photos dehors. Je veux photographier des skates», a-t-il dit en quittant les lieux.

Les ateliers vont se poursuivre jusqu'au mois d'août. Mais déjà, Alexandre Lepage a d'agréables surprises. «Certains viennent une fois et on ne les revoit plus. D'autres viennent irrégulièrement. Mais certains sont présents à chaque atelier.»

Alexandre Lepage n'a aucune attente particulière : « Ce sont des jeunes qui n'aiment pas les cadres. Je n'en ai pas mis. Mais si je peux en allumer quelques-uns, j'aurai atteint quelque chose. »

«Il y a un gars qui ne parlait jamais. Il venait aux ateliers et restait dans son coin. Et à un moment donné, il s'est mis à prendre des photos et à parler aux autres. Ça m'a rendu heureux.»

Peu importe le résultat, reste que ce projet va connaître un aboutissement spectaculaire. Le concept développé par Alexandre Lepage comprend un partenariat avec l'exposition World Press. Dans chaque ville où l'exposition est présentée, des volets locaux sont créés et offerts au public.

Lors de la présentation du World Press Photo Montréal au mois d'août prochain, au Marché Bonsecours, un certain nombre de photographies réalisées par les jeunes fréquentant l'atelier d'Alexandre seront présentées. C'est Alejandra Ariza, responsable du projet Dans la rue pour le World Press à Montréal et amie d'Alexandre, qui est responsable, entre autres, de la préparation de ce volet.

Aucun thème n'est déterminé. Les participants peuvent montrer leur réalité ou pas. Ils peuvent aussi nous montrer la façon dont ils vivent dans la ville. Ils peuvent, finalement, montrer ceux qui les accompagnent dans la vie, leurs amis, leurs remparts. Leur regard sur les choses et les gens n'est pas le nôtre. Et c'est ce que nous devrions découvrir en voyant le résultat.

J'ai l'intention de suivre ce projet et de vous en parler régulièrement jusqu'au mois d'août. Je vais accompagner ces jeunes qui vont aller dans la rue avec leur appareil autour du cou. Je vais tenter de voir ce qu'il y a dans leur objectif. Mais surtout, dans leur tête.




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