L'affaire est d'une tristesse infinie.

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

C'est l'histoire de monsieur X, un homme de 57 ans aux prises avec deux dépendances. L'une à l'alcool. L'autre au jeu.

Il a un emploi, il est marié, il a une maison, mais un accident de travail le force à arrêter de travailler. Il boit, il joue puisqu'il a du temps. Puis il décide d'arrêter l'alcool. Mais la dépendance au jeu reste. Et les démons chassés par la bouteille prennent le chemin des loteries vidéo.

La folie du jeu pathologique le domine plus que jamais.

Il joue. Il joue. Divorce, fin officielle de son emploi, vente de la maison familiale dont l'argent fond dans les appareils de jeu électroniques. Bref, c'est la ruine.

L'homme n'a plus rien.

Il se présente au gouvernement et demande de l'aide sociale.

Et que lui dit-on ?

Le ministère de l'Emploi et de la SOLIDARITÉ SOCIALE lui dit : « Non, vous avez dilapidé vos biens. »

Comme s'il s'était ruiné volontairement pour devenir « BS » !

L'homme a porté sa cause devant la cour et deux juges du Tribunal administratif lui ont donné raison.

Pourquoi ? Parce que le Tribunal a reconnu que le pauvre homme avait un problème, un problème de jeu gravissime et qu'il était évident que c'était à cause de cela et rien d'autre qu'il avait tout perdu.

Ainsi, ont dit les juges, il mérite l'aide de la société.

Ce jugement a été porté à mon attention par ma collègue Marie-Claude Malboeuf, l'une des auteures du pétrifiant dossier sur le fléau du jeu publié en ces pages depuis hier. Avec Katia Gagnon et Kathleen Lévesque, elles ont trouvé des tas d'histoires pathétiques comme celle-là.

Mais cette histoire a quelque chose de particulier : elle illustre particulièrement bien le paradoxe de Loto-Québec, pour ne pas dire l'absurdité, le non-sens du lien entre l'État, donc le surveillant de la société, et cette entreprise publique qui cherche à faire des profits avec le jeu.

Imaginez ce pauvre homme qui explique sa situation à des Martiens : « Là j'avais une dépendance, donc j'ai tout donné mon argent aux pushers de ma dépendance, et là le gouvernement n'a pas voulu m'aider même si j'étais drôlement mal en point, avec ma dépendance et ma faillite totale. Ils ont dit que j'avais fait exprès. Oh, et en passant, l'argent que font les pushers avec ma dépendance ? Bien, tout ça va au gouvernement. Les pushers font partie du gouvernement. Vous me suivez ? »

J'essaie une autre comparaison.

Imaginez si le gouvernement, qui trouve bien trop élevés les coûts en santé liés à notre amour collectif pour la poutine et autres « cochonneries », le sucre en général et les boissons gazeuses en particulier, décidait de nationaliser tout ça. Pour reprendre les mots du mandat de Loto-Québec, le gouvernement contrôlerait la vente de junk food pour assurer « l'ordre et la mesure et l'intérêt de la collectivité québécoise ».

Mais évidemment, le but de l'opération serait aussi de faire des profits. Le gouvernement attendrait les profits.

Donc on aurait d'un côté des messages de santé publique nous disant de manger des carottes et du poisson frais aux oméga-3, et de l'autre une société d'État dont la mission serait de nous fourguer le plus de pizzas congelées et de pogos possible pour engranger les recettes.

Et là il y aurait des cardiologues et des écolos et toutes sortes de gens préoccupés par la santé de nos corps et de la planète qui lèveraient la main pour dire : « Ben c'est pas super », et là, Malbouffe-Québec dirait : « Ne vous inquiétez pas, on gère, tout va bien... On a des brochures, des campagnes de sensibilisation. »

Et là, le ministre dirait : « Il y aura bientôt moins de comptoirs. » Sans préciser quand, combien, comment...

Si ça arrivait, ça, on dirait : voilà du grand n'importe quoi.

Pourtant, c'est pas mal ce qui se passe avec les loteries vidéo en particulier et le jeu en général.

***

Le but d'avoir une société d'État pour contrôler le jeu, c'est de s'assurer que cette activité, prisée par l'humain depuis toujours, n'est pas entre les mains du crime organisé.

Voilà un objectif social, louable, essentiel.

Mais la réalité est tout autre.

Une fois ce bout du mandat terminé, Loto-Québec gère, avec tout le pouvoir que lui confère son monopole, une industrie qui tire une immense partie de ses profits de la détresse humaine.

« L'ordre et la mesure ? »

Si l'on sait qu'un utilisateur de loterie vidéo sur six est accro, qu'entre 30 et 40 % des recettes proviennent de joueurs pathologiques - ce sont les chiffres des études qui reviennent le plus souvent -, ne devrait-on pas prendre des mesures draconiennes pour limiter l'accès, pour encadrer l'utilisation de ces machines ?

Ne devrait-on pas jouer le rôle de surveillant - qui fait partie du mandat de Loto-Québec - de façon particulièrement assidue ?

Absolument !

Mais Loto-Québec est aussi là pour faire de l'argent. Elle tire profit de ces accros... Comme on l'apprend aujourd'hui, les machines qu'elle utilise sont conçues pour faire mordre les joueurs. Pour tirer parti de leur vulnérabilité. C'est insensé.

Comment cette société peut-elle ensuite prétendre vouloir limiter, encadrer ?

Ce double chapeau est, je le répète, totalement absurde.

***

Les joueurs accros ne constituent pas une majorité, on s'entend, mais ils sont suffisamment nombreux pour que leurs problèmes sérieux finissent par nous coûter cher à tous.

Le concept est fou : on assiste à leur dégringolade vers l'aide sociale tout en ramassant leur argent par le truchement des coffres de Loto-Québec.

Il est impératif de détacher l'exploitation et la surveillance du jeu. Peut-être faut-il le privatiser et assurer le maintien des revenus sous forme de taxes élevées ? Peut-être faut-il simplement séparer les deux fonctions - exploitation et surveillance - pour permettre à la collectivité d'avoir l'assurance que quelqu'un, quelque part, fait un réel travail pour policer, prévenir, encadrer, corriger sérieusement le monde du jeu.

Et peut-être faut-il commencer à penser sérieusement à faire couvrir par la RAMQ les soins préventifs en santé mentale. Pas juste une fois que les joueurs accros sont en mauvaise posture, comme c'est le cas actuellement, mais bien couvrir la santé mentale pour prévenir tôt les problèmes de jeu, et peut-être du même coup les problèmes de tabac, drogue, obésité, alcool, violence conjugale et compagnie.

Parce qu'entre Loto-Québec qui veut faire des profits et encourage le jeu et Loto-Québec qui ne fait vraiment pas assez de surveillance et de prévention, comment est-ce que monsieur X était censé s'en sortir ?