«Ben non, on ne discutera pas d'agriculture, encore une fois», laisse tomber Donald Dubé, d'un air découragé. Derrière lui, on aperçoit ses serres et son immense potager remplis de choux, de laitues, de carottes, de tomates, de piments...

Publié le 13 août 2012
Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Ce biologiste de formation, ancien conseiller en environnement devenu maraîcher, vient de terminer une journée au marché fermier de Rimouski où il est allé vendre ses récoltes. Militant au sein de l'Union paysanne, organisme solidement implanté dans le Bas-Saint-Laurent et voué notamment à la défense des petits producteurs qui ne se reconnaissent pas dans l'Union des producteurs agricoles (UPA), il s'intéresse à la campagne électorale. Mais son humeur politique est réellement morose. «Personne ne veut s'engager dans rien», dit-il au sujet des dossiers agricoles et alimentaires. «Moi, par exemple, je veux savoir ce qu'ils vont faire avec les recommandations du rapport Pronovost.» Mais personne n'en parle. Toute l'attention va au dossier Duchesneau-corruption-Charbonneau et même les étudiants en grève ont de la difficulté à attirer l'attention de nouveau.

Ce qu'on met dans notre assiette trois fois par jour?

Aucun temps d'antenne.

Au fait, qui sait même ce qu'est le rapport Pronovost?

Le rapport Pronovost, c'est le document rempli de recommandations déposé en 2008 par la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois, présidée par Jean Pronovost. On y proposait alors au gouvernement de mettre fin, notamment, au monopole de l'UPA, seul syndicat dont les agriculteurs québécois peuvent faire partie. Et on avançait toutes sortes d'autres idées pour assurer plus d'autonomie alimentaire au Québec.

Le rapport, comme tant d'autres, est resté sur les tablettes du ministère de l'Agriculture. Inerte.

Aujourd'hui, quatre ans plus tard, on est en campagne électorale, et personne ne parle du dossier. Même en région, comme ici, où l'agriculture est un sujet important. La chef Colombe St-Pierre, de l'excellent restaurant Chez Saint-Pierre, au Bic, pas loin de Rimouski, est tellement exaspérée par ce silence qu'elle se promet de se lancer en politique un jour, dès qu'elle en aura le temps, pour brasser la cage.

Son but: faire bouger les choses pour que les Québécois puissent réellement manger des aliments d'ici, naturels, locaux, produits par de petits agriculteurs qui ont la marge de manoeuvre nécessaire pour le faire.

Lorsqu'on n'est pas directement engagé dans le milieu agricole, discuter des pour et des contre de l'UPA ou des quotas, par exemple, ne fait pas partie des sujets les plus passionnants. En revanche, commencez à rouspéter sur le manque de produits locaux dans les marchés fermiers ou la quasi-impossibilité de trouver une dinde ou un poulet vendu à l'unité dans une ferme de campagne et vous aurez un intérêt.

Comme le souligne Maxime Laplante, vice-président de l'Union paysanne, «la demande pour le bio et les produits d'ici explose». Les gens s'intéressent à ces questions, prennent plaisir à acheter des légumes et des fromages dont ils savent qu'ils sont nés pas loin.

Mais savent-ils ce qui bloque l'expansion de ce secteur?

«Comment voulez-vous avoir des produits du terroir si les producteurs ne peuvent pas produire?», lance M. Laplante, enseignant de math à temps plein à l'école secondaire de Sainte-Croix de Lotbinière, et agriculteur à temps partiel. «Comment peut-on développer la mise en marché de nos produits s'il faut être au noir?»

Quel est exactement ce «Québec dans notre assiette» dont parle le slogan publicitaire du gouvernement?

Si on combine les règles de l'UPA et celles des différents ministères, les productions agricoles et la transformation alimentaire artisanale sont encadrées de façon extrêmement serrée. Le moindre pot de ketchup aux fruits qu'une cantine de bord de route aimerait servir avec ses hot-dogs peut devenir la cible des foudres du ministère de l'Agriculture. Une douzaine d'oeufs frais pondus offerte à l'épicerie du coin? Impossible. Il faut faire classer officiellement les oeufs, s'assurer que tout cadre bien dans les quotas... Une fois les étapes passées, on oublie le concept du «tout juste pondu», ce qui fait pourtant la différence dans l'assiette. Et pourquoi ne trouve-t-on jamais de yaourt fermier dans les marchés et qu'arrive-t-il à tous nos fromages de lait cru?

On n'a pas idée à quel point toutes sortes de gestes sont réglementés et à quel point le système actuel se fiche de la liberté agricole pour encourager la monoculture et les gros volumes.

Il est temps que toutes ces règles soient révisées, réévaluées, à la lumière de la réalité de 2012, pas d'il y a 30 ans, quand on pensait que l'avenir passait par les économies d'échelle et la compétitivité internationale à tout prix.

Pour qui voter alors? ai-je demandé à tous ces gens. M. Laplante ne croit pas aux promesses du Parti québécois d'augmenter l'autonomie alimentaire du Québec. «Futile», dit-il, tant que le parti n'est pas prêt à promettre la remise en question du monopole de l'UPA, plus grande limite à la liberté des petits agriculteurs, soutient-il. Les libéraux? Il leur reproche de ne pas avoir mis en place les recommandations du rapport de la commission Pronovost qu'ils avaient pourtant eux-mêmes commandées. Le seul parti qui s'engage vraiment à remettre en question le monopole syndical est Québec solidaire (QS), note-t-il.

M. Dubé, lui, s'interroge stratégiquement sur l'intérêt de diviser le vote. «Mais c'est sûr que Françoise David est bien intentionnée», dit-il au sujet de la co-chef de QS. «Et puis la vérité, dit-il, c'est que même ici [dans le Bas du fleuve], on ne parle pas de ce sujet. On s'intéresse plus aux foresteries.»

L'agriculture est oubliée.

Pourtant, rappelle l'agriculteur, il y en a, de l'argent public qui se dépense dans ce secteur. Beaucoup d'argent. Il vaudrait vraiment la peine de se demander comment et d'en discuter un peu.