C'est Robert, le photographe avec qui j'étais en reportage aux Îles-de-la-Madeleine, qui les a remarqués en premier en marchant sur les quais, dans un des ports de pêche qu'on a traversés. «Tu as vu les gros filets? Wow! Tout un équipement...»

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Les filets en question, installés sur d'énormes treuils à l'arrière des bateaux, servent à la drague, nous a expliqué un autre pêcheur, un peu plus tard. Oui, la drague, cette technique de pêche dénoncée de tous côtés, qui racle systématiquement le fond marin et arrache tout.

C'est pour attraper leur appât que les homardiers utilisent ces outils à la traîne, plutôt que les filets suspendus traditionnels, qui attendent que les poissons s'y coincent.

Autrefois, cette façon de pêcher était commune. Aujourd'hui, comme expliqué dans notre série de reportages sur la pêche au Québec parus samedi et hier, elle est sous la loupe des scientifiques, des écologistes et des pêcheurs responsables, qui la voient comme une menace grave et directe aux écosystèmes et donc à la conservation des ressources halieutiques.

Sauf qu'au Québec, tout comme il y a encore des gens qui jettent leurs déchets par la fenêtre de la voiture, qui arrosent leur entrée de garage en pleine sécheresse ou qui utilisent encore des insecticides chimiques en pleine ville, il y en a qui pêchent encore à la drague. Quelque part sur une frontière fragile entre la légalité et l'indulgence, ils sont là, au vu et au su de tout le monde.

Selon Léonard Poirier, directeur de l'Association des pêcheurs des Îles-de-la-Madeleine, ces équipements sont les derniers relents d'une époque où ces techniques de pêche commerciales mobiles étaient courantes. «Il semble que le Ministère va les retirer totalement», dit-il. Mais en attendant, ça continue.

Voilà des années que je passe par Charlevoix l'été et que je me demande: «Comment se fait-il que, bien qu'on se trouve sur le bord du fleuve, il soit impossible de manger du poisson local?»

Et qu'est-ce qui peut bien expliquer notre inertie, notre immobilisme face à cette situation? N'y a-t-il pas un peu de curiosité quelque part pour ce grand garde-manger liquide?

Dans l'île aux Coudres, en plein milieu de l'eau, je n'ai jamais mangé le moindre poisson pêché aux environs. Le port? Il sert d'abord au traversier et aux plaisanciers. Jamais vu le moindre pêcheur. Le poisson à l'épicerie? Du tilapia emballé dans de la styromousse et du cellophane, venu d'un élevage à l'autre bout du monde...

Quand on va dans le Bas-du-Fleuve ou en Gaspésie, la situation est un peu meilleure. On y voit les fumoirs de hareng. Le crabe est au menu en saison. L'anguille. Même chose pour les Îles-de-la-Madeleine, où l'on peut toujours manger du homard.

Mais là comme ailleurs, le menu est court. Et chefs et poissonniers ont de la difficulté à s'approvisionner, alors qu'autour d'eux, le silence des consommateurs est frappant, comme si les crevettes des piscicultures asiatiques hautement polluantes les satisfaisaient totalement.

Pourquoi ne nous posons-nous pas plus de questions? Pourquoi, comme nous tolérons la drague, tolérons-nous d'être nourris par des produits dont on ne sait rien?

Pourquoi l'absence de questions?

Le poissonnier Richard St-Pierre, qui a fondé une entreprise de distribution en Gaspésie, La Mer Gaspé, pour approvisionner les restaurateurs d'ici et d'Ontario en produits de la mer québécois, m'expliquait récemment qu'une des raisons pour lesquelles il est si difficile de trouver du poisson local est que les pêcheurs préféraient vendre leur stock aux Américains et Japonais qui offrent de bons prix et des commandes fermes. Il a appelé cela la mentalité du «on ne se complique pas la vie». Cette mentalité ne semble pas être réservée aux pêcheurs. Nous aussi, les consommateurs, nous ne regardons pas beaucoup plus loin que le bout de notre nez.

Les chaînes de supermarchés soldent leurs homards à des prix dérisoires, quitte à désorganiser le marché? On achète. Les mêmes grandes surfaces proposent des crevettes venues d'Asie qui sentent le chlore? On achète. Pas cher. On est au restaurant et on nous propose du tartare de saumon? On commande, sans même demander s'il vient de piscicultures industrielles et polluantes.

Claude Nadeau avait 9 ans quand il a commencé à pêcher avec son père. Aujourd'hui, il en a 62 et travaille avec son fils Martin, 30 ans. Peut-être qu'un jour, un petit-enfant prendra la relève. La ressource, le poisson, il veut qu'il y en ait encore. Son appât, il ne le drague pas. Cette année, il étiquette ses homards pour assurer leur traçabilité.

Pendant des années, Nadeau a pêché le flétan, à la palangre, technique de pêche respectueuse des écosystèmes. Sauf que son expertise, son «historique» ne sont pas reconnus par les autorités. Quand on ouvre la pêche, il est comme tous les autres.

Pourtant, s'il y a une chose que j'ai constatée durant ce reportage, c'est qu'il y a plusieurs sortes de pêcheurs. Il y a notamment ceux qui regardent loin devant. Et il y a aussi ceux qui veulent avant tout un job payant, peu importe l'avenir du monde.

Comme consommateur, on peut rester coi devant la complexité de ce dossier. Et choisir le silence tout en mangeant du homard bradé ou pêché avec de l'appât dragué. Ou on peut choisir de dire haut et fort que ce n'est pas de ce genre de produit de la mer qu'on veut manger. Et pas ce genre de pêcheur qu'on veut encourager.