La nouvelle est arrivée dans les salles de rédaction comme un bouchon de champagne libéré sans crier gare: vive, brusque, incontournable. Ferran Adrià, le grand maître cuisinier espagnol auteur du «meilleur restaurant au monde», chef porte-étendard de la cuisine moléculaire, ce mouvement qui a marqué la dernière décennie, fermera les portes de son restaurant El Bulli. Pas pour toujours. Pour deux ans. Et pas tout de suite. Comme Oprah ou Céline Dion, il annonce la nouvelle comme si c'était demain, mais en fait, on parle de 2012 et 2013. Peu importe. Dans le monde de la gastronomie, l'annonce surprend, secoue. Pourquoi agir de la sorte quand on a un restaurant phénomène pour lequel les gens patientent pendant des années - s'ils ont la chance de figurer sur la liste - pour avoir le privilège d'y manger?

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Adrià veut prendre le temps de réfléchir, de se reposer, de changer de rythme. «Imaginez si on demandait à John Galliano d'aller à l'usine», a-t-il expliqué, mardi, en annonçant la nouvelle dans le cadre du grand congrès culinaire Madrid Fusión. Car contrairement au designer de Dior, le grand génie actuel de la mode, celui de la cuisine doit créer et penser la cuisine, mais AUSSI la préparer, manuellement. Cela donne des journées de 15 heures, six mois par année au resto et autant pendant la période de recherche au laboratoire. Le maître du moléculaire nous a avisés, cette semaine, qu'il était épuisé.

 

«Ferran a annoncé qu'il fermait El Bulli pour deux ans. Grosse réaction, mais je trouve que c'est une bonne idée. Tout le monde a besoin de temps pour se recharger», a commenté presque immédiatement sur Twitter la grande foodie américaine Ruth Reichl, ancienne rédactrice en chef de Gourmet et ex-critique de restaurants du New York Times.

«Serait-ce la fin de la cuisine moléculaire?» a rapidement demandé le Courrier international.

«En fermant le restaurant, Adrià atteint une sorte de perfection. Il sera maintenant tellement exclusif qu'absolument personne ne pourra y manger», a ajouté pour sa part le journaliste gastronomique du Guardian, Jay Rayner, pas mal plus sarcastique. «Mais c'est peut-être aussi parce qu'il sent que la nourriture qu'il sert a atteint une limite, qu'on ne peut plus aller vraiment plus loin avec des repas composés de minuscules plats sensuellement et parfaitement calibrés.»

De quoi aura l'air le nouveau restaurant de Ferran Adrià après ces deux années sabbatiques? Personne ne le sait. Même pas le chef. «En 2014, nous servirons de la nourriture d'une quelconque façon. Je ne sais pas si sera pour un convive ou mille», a-t-il commenté.

Ces deux années serviront à voyager, à préparer un cours pour Harvard avec la fondation ALICIA pour l'innovation. Bref, le chef ne chômera pas, mais il n'aura pas la pression de la performance qui l'a presque poussé, a-t-il avoué, à carrément tout fermer pour de bon.

François Chartier, auteur et spécialiste du vin qui écrit pour La Presse et collabore avec Adrià et son équipe, réagit à cette décision avec enthousiasme. «Il va pouvoir aller encore plus loin dans sa démarche technique, mais avant tout artistique. Il était rendu là.» Selon lui, Adrià a besoin de temps pour «vivre», pour voyager, pour «faire le point». «Ce sera la fin d'une étape et l'occasion de passer à autre chose.»

Le chef en profitera-t-il, avec son bras droit de toujours, Juli Soler, et toute son équipe, pour transformer complètement la formule, pour démocratiser l'expérience qui, avec l'aide de l'internet, profitait d'un buzz jamais égalé?

Sophie Ouellette, une des rares foodies montréalaises qui a eu la chance d'aller manger chez El Bulli à plusieurs occasions, croit que le chef ne partira que pour mieux revenir, quoi qu'il fasse. «Chaque visite fut comme un cadeau, très différent chaque fois. «Flyé», merveilleux», dit-elle, en évoquant des délices allant de l'anémone de mer au «papier au lait de coco».

«C'est sûr qu'il trouvera encore une façon d'innover. Il va revenir avec autre chose, je ne m'en fais pas.»