Un tremblement de terre en Haïti, c'est aussi un tremblement de terre au Québec. À Montréal.

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

La communauté haïtienne y est si présente, si omniprésente qu'il est pratiquement impossible de faire trois pas ici, depuis mardi, sans être branché sur le malheur de Port-au-Prince par de minimes degrés de séparation.

Collègues, amis, voisins, chum, blonde, médecins, professeurs, chauffeurs de taxi, gardienne...

La tragédie nous rappelle que, si le Québec est chinois, italien, grec, portugais, latino-américain ou sri-lankais, il est aussi vraiment très, très haïtien.

 

Les liens entre le Québec et Haïti, deux anciennes colonies françaises qui partagent langue et religion, remontent à «la nuit des temps», explique le sociologue Jean-Claude Icart, professeur associé à l'UQAM. Mais c'est dans les années 30 et 40 qu'on observe la construction d'une véritable amitié entre les deux sociétés, à cause notamment de la présence de missionnaires canadiens français dans l'île antillaise, présence si importante que, à un certain point, le quart du clergé, en Haïti, était québécois.

Comme le rappelle le professeur de Polytechnique Samuel Pierre, dans son livre intitulé Québécois venus d'Haïti, citant l'intellectuel haïtien Dantès Bellegarde: «Aucun pays au monde ne jouit de plus de sympathie qu'Haïti dans la province de Québec.»

Et cette citation date de... 1945.

C'est toutefois dans les années 60 que les destinées historiques des deux sociétés vont carrément se rencontrer. Haïti vit alors la dictature de Duvalier. Ses intellectuels, ses professionnels veulent partir. Au Québec, la Révolution tranquille ouvre la société au savoir venu d'ailleurs. C'est là que commence la première véritable vague d'immigration haïtienne vers le Québec. Arrivent ici des gens qui ont les moyens de partir: médecins, professeurs d'université, enseignants, écrivains, ingénieurs... Ils s'installent à Montréal, envoient leurs enfants dans les écoles privées et publiques et participent à la construction du Québec moderne.

Feu George Anglade, cet écrivain et professeur de géographie qui a participé à la fondation de l'UQAM, mort dans le tremblement de terre, est un exemple typique des Haïtiens qui ont immigré à cette époque d'effervescence.

Mais les Haïtiens ne restent pas tous dans la métropole. Plusieurs partent en région. Un Québécois d'origine haïtienne sera maire de la ville de Gagnon pendant les années 60 et 70, raconte M. Icart. «Mon père a enseigné à Sept-Îles pendant 11 ans.»

L'écrivain québécois Stanley Péan a grandi au Saguenay.

Et saviez-vous, continue M. Icart, que le maire d'Amos et celui de Mont-Laurier sont d'origine haïtienne?

La seconde grande vague d'immigration haïtienne a eu lieu dans les années 70, explique Paul-André Linteau, historien à l'UQAM. Les règles d'immigration canadienne changent, les portes du pays s'ouvrent, la réunification des familles est possible. Haïti est le pays qui, durant ces années, enverra le plus d'immigrants au Québec. Arrivent alors des travailleurs qui iront s'installer dans les quartiers ouvriers francophones du nord et de l'est de l'île: Anjou, Saint-Michel... Employés dans l'industrie textile ou chimique, ils encaisseront les mises à pied des années 80, la fermeture des manufactures. «C'est à ce moment-là que plusieurs deviennent chauffeurs de taxi», raconte M. Icart. «Ils préfèrent alors être travailleurs autonomes, à l'abri des mises à pied.»

Aujourd'hui, on compte 130 000 Québécois d'origine haïtienne, dont 90 000 sont à Montréal. Dire que Montréal ne serait pas Montréal sans ses citoyens d'origine haïtienne est un euphémisme.

«Ce qui explique beaucoup tout ça, c'est la proximité linguistique et religieuse», résume M. Icart. Une histoire commune, ajoute M. Pierre. On pourrait aussi parler des mariages mixtes, des adoptions.

En fait, c'est la minorité visible la plus visible, et elle est très visible avec des gens comme l'écrivain Dany Laferrière, lauréat du prix Médicis, la gouverneure générale, Michaëlle Jean, le chanteur Luck Mervil, l'humoriste Anthony Kavanagh, le sprinter Bruny Surin, les boxeurs Joachim Alcine et Jean Pascal, la politicienne Vivian Barbot, le joueur de hockey végétalien Georges Laraque...

Évidemment, il y a aussi les gangs de rue, la délinquance des quartiers du nord de la métropole, l'exclusion, le racisme, la pauvreté, le chômage deux fois plus élevé que chez les autres Québécois. Tout cela fait aussi partie de la réalité de cette communauté. L'émeutes de Montréal-Nord en 2008 nous l'a durement rappelé. Nous l'a lancé au visage. Tout comme la tragédie de mardi, en apportant la mort et la solidarité à nos portes, nous montre à quel point Haïti, ici, c'est beaucoup plus que ça.