L'an dernier, quand le gouvernement a annoncé sa fameuse politique antimalbouffe dans les écoles, je me suis sentie bien seule dans le camp de ceux qui trouvaient que ça n'avait pas d'allure.

Mis à jour le 13 févr. 2009
Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Pas d'allure d'interdire pour interdire, sans proposer autre chose.

Pas d'allure de soumettre nos enfants à des interdictions alimentaires à l'ancienne - pas de hamburgers, pas de poutine, etc. - alors que tout le monde sait que la privation conduit souvent à l'excès et que l'interdit excite les passions.

 

Pas d'allure, bref, et voué à l'échec, de remplacer d'attrayantes frites par du brocoli trop bouilli.

Un an après la mise en place de ladite politique, le gouvernement montre finalement des signes qu'il allume lui aussi sur l'absurdité de bannir tous azimuts sans aller plus loin.

Cette semaine, à une rencontre organisée par les Producteurs laitiers du Canada, Jézabelle Palluy et la Dre Lyne Arcand, deux chercheuses de l'Institut national de santé publique du Québec, sont en effet venues parler du genre d'actions que l'organisme aimerait aider à mettre en place dans les écoles pour que l'éducation alimentaire de nos enfants se fasse autrement que par l'interdit.

En lisant les documents de travail qu'elles ont préparés - dont ma collègue Stéphanie Bérubé faisait état mardi -, on constate que leur réflexion, inspirée de ce qui se fait ailleurs et qui marche, est plutôt moderne.

«On est tout sauf conventionnelles», m'a assuré Mme Arcand en entrevue après leur conférence. Il n'est plus question de sermonner les enfants sur la vertu des fruits et des légumes et sur le péché de gourmandise que représente toute affection pour la poutine ou le gâteau aux carottes. L'idée, c'est d'amener les enfants vers une alimentation diversifiée par le plaisir et les activités éducatives ludiques.

On parle donc autant de projets pour aider les jeunes à se prémunir contre les méfaits de l'uniformisation des images corporelles véhiculées par le monde de la mode et du divertissement, que de faire participer les parents et les enfants à la construction de nouveaux menus scolaires appétissants. J'ai même lu quelque part la suggestion de donner aux élèves l'accès aux cuisines scolaires pour qu'ils puissent eux aussi popoter.

On insiste sur l'importance d'agir pour que l'enfant apprenne à manger, mais qu'il apprenne aussi à s'aimer. Il est en effet crucial de les protéger des régimes et des privations, car cela mène, paradoxalement, à la prise de poids ou, pire, à des troubles du comportement alimentaire.

Génial ce nouveau virage?

Sur papier, ce n'est pas mal.

Mais il reste tellement de chemin à parcourir et tellement d'obstacles à surmonter que nos enfants auront, je le crains, le temps de faire leur doctorat avant qu'on puisse dire mission accomplie.

Premier problème: l'inertie des institutions. Avant que des menus vraiment trippants soient mis en place pour remplacer les pogos bannis, on dirait qu'il faudra un siècle. Les chercheuses de l'Institut de santé publique n'ont même pas terminé la version finale de leurs suggestions qui devront ensuite cheminer à travers les ministères de la Santé et de l'Éducation et se faufiler par les CSSS et les commissions scolaires sans parler des conseils d'école et je ne sais trop quelle autre instance avant d'arriver concrètement dans les écoles. Et là, il faudra que les profs et les directions interprètent «ces outils décisionnels» pour trouver des «activités intégratrices» cherchant à «développer le savoir être» et autres compétences transversales...

Entre-temps, la mentalité ambiante manichéenne antimalbouffe aura eu le temps d'écoeurer à jamais bien des enfants des courgettes à l'eau et de la pizza multi-grains au chou-fleur offertes depuis un an par des cafétérias pas du tout adéquatement préparées au virage antimalbouffe imposé début 2008.

Et là, je ne parle même pas de tous ces ados qui ont déjà fait une croix sur leur cafétéria scolaire et adopté le casse-croûte du coin pour y dévorer ce qui leur plaît.

Le second grand problème, c'est l'inertie des mentalités. Avant que les profs et les directeurs d'école et les éducatrices de service de garde se débarrassent eux-mêmes du catéchisme anticalorie, cette mentalité régime qui sous-tend depuis toujours les réformes alimentaires faites supposément au nom de la santé, les jeunes auront le temps d'en entendre des balivernes sur ce qui est bon et ce qui est mal en matière d'alimentation.

D'ailleurs, malgré toute l'ouverture du document de l'Institut national de santé publique, il ne demeure pas loin, lui non plus, de ce paradigme selon lequel il faut d'abord et avant tout se préoccuper de ce que les enfants mangent plutôt que de combien et comment ils mangent. Oui, on reconnaît qu'il est crucial d'apprendre aux enfants à respecter leurs signaux de faim et de satiété, de ne pas diaboliser la malbouffe et de les aider à développer une attitude positive face à la nourriture. Mais ce sont des détails comparé à l'importance qu'on accorde, à travers tout le document, au respect du Guide alimentaire canadien.

Ah, le Guide!

Est-ce conforme au Guide? Est-ce qu'on suit les recommandations du Guide? Est-ce en accord avec le Guide?

Sauf qu'un enfant peut très bien respecter le Guide et manger trop. Le Guide ne connaît pas les besoins caloriques spécifiques de chaque enfant. Si ce qu'on veut, c'est apprendre aux enfants à manger adéquatement, il faut arrêter de croire que le Guide détient la vérité. Et il faut arrêter de penser qu'en sachant ce qui est bon pour lui, l'enfant va adopter un comportement sain. Savoir est une chose. Manger en est une autre. Et on ne le fait pas uniquement avec la tête. Parlez-en aux 90% de personnes qui reprennent tout le poids perdu, et plus, après avoir suivi un régime amaigrissant.

Voulons-nous envoyer nos enfants à l'école ou à un endroit qui ressemble aux Weight Watchers?