« Vous êtes l'élite de la société. » Je me souviens de cette phrase, prononcée au premier jour de mon entrée à la faculté de droit de l'Université de Montréal. Personne n'avait contredit cette affirmation d'un professeur ou vice-doyen. Au contraire. Tout le monde opinait du bonnet, satisfait, présomptueux. Nous sommes l'élite.

Marc Cassivi LA PRESSE

À 19 ans, je découvrais la culture « frat boy » universitaire, dans son expression québécoise (pas si distincte de la version originale américaine). Fils à papa aux dents blanches, garçons de bonne famille ayant fréquenté les meilleurs collèges privés se retrouvaient de nouveau entre eux, prêts à lâcher leur fou dans les beuveries programmées des soirées d'initiation. La crème de la crème.

Dès le troisième jour de classe, nous avions appris par coeur les paroles grivoises de la chanson de ralliement des étudiants de première année. (Je les connais toujours.) Les concours de fellations simulées, gracieuseté de bananes coincées entre les jambes d'étudiants, n'allaient pas tarder. Et les postes de stage dans les grands bureaux allaient être réservés en priorité aux étudiants, au détriment d'étudiantes pourtant largement majoritaires.

J'ai repensé à mon entrée à l'université, cette semaine, en découvrant le scandale de la Ligue du LOL en France. Ce groupe privé créé sur Facebook réunissait au début de la présente décennie une trentaine de personnes, en majorité des journalistes masculins, qui harcelaient et dénigraient - en particulier sur Twitter - des collègues, surtout féminines, à coups de commentaires sexistes, antiféministes ou encore homophobes.

Des blagues de mauvais goût, de l'intimidation, de l'acharnement : bref, du cyberharcèlement de la part de jeunes journalistes issus des plus grandes écoles de journalisme françaises, dont certains sont par la suite devenus cadres dans les journaux et magazines parisiens parmi les plus réputés. « Aujourd'hui, quand je propose des piges sur le féminisme aux Inrocks, à Slate, à Libération, où ces personnes occupent désormais des postes à responsabilité, c'est un peu surréaliste », a déclaré une journaliste pigiste à Libération la semaine dernière.

Une autre journaliste, Nora Bouazzouni, a été la cible par les « loleurs » de photomontages pornographiques la mettant en scène, qui lui ont valu quantité d'insultes anonymes sur les réseaux sociaux.

L'essentiel de cette campagne de cyberintimidation a eu lieu entre 2009 et 2012, mais les victimes n'avaient pas osé jusqu'ici dénoncer leurs harceleurs par crainte de représailles dans leur milieu professionnel. Le mot-clic #liguedulol, apparu la semaine dernière sur Twitter, a libéré leur parole comme pour d'autres #metoo. Des dizaines de victimes ont raconté l'humiliation qu'elles ont subie et la perte d'estime de soi qui a suivi.

Dans la foulée, deux journalistes du quotidien Libération et autant du magazine Les Inrockuptibles ont été mis à pied « à titre conservatoire ». C'est-à-dire qu'ils sont privés de salaire en attente des conclusions d'une enquête interne. Trois collaborateurs ont aussi été congédiés du Huffington Post français.

« Cet endroit réunissait parmi les plus grands talents de Twitter de l'époque », a déclaré à Libération Henry Michel, en parlant de la Ligue du LOL, dont il faisait partie. Le journaliste résume en quelque sorte le recours à la vanne, au commentaire cinglant et à l'insulte qui pollue trop souvent Twitter depuis ses débuts.

J'ai croisé Henry Michel au Festival de Cannes, que je couvrais, en 2013. Il animait à l'époque un magazine quotidien sur le web auquel j'avais participé à titre de collaborateur. Je me souviens que nous avions fraternisé un peu en découvrant que nous étions tous deux diplômés de l'École supérieure de journalisme de Lille (tout comme Vincent Glad, journaliste déchu de Libération, qui a fondé La Ligue du LOL).

« Est-ce que ç'aurait pu se passer au Québec ? », se demandait mercredi un vieil ami, aujourd'hui éditorialiste, que j'ai connu alors que nous étions étudiants à Lille. Sans doute.

Il est à la fois étonnant que des journalistes se disant « progressistes » aient pu harceler des consoeurs en se moquant de leur physique et de leur féminisme, et peu étonnant de constater que la fameuse culture « frat boy » des grandes universités américaines n'épargne pas davantage la France que le Québec.

Sans que ce soit dit aussi clairement qu'à ma première journée à la faculté de droit de l'Université de Montréal, on nous faisait comprendre, en intégrant l'ESJ de Lille, que l'on fréquentait l'une des plus grandes écoles de journalisme de France. Parce qu'en France, la hiérarchie des « grandes écoles », politiques, commerciales, polytechniques, est connue, proclamée et encouragée.

Or qu'arrive-t-il à de jeunes hommes blancs à qui l'on fait comprendre, dans une société patriarcale où ils ont déjà tous les privilèges, qu'ils sont l'élite, qu'ils font partie de la crème de la crème, alors même qu'ils se trouvent dans l'antichambre du pouvoir ? Ils finissent par le croire. Et par se croire tout permis.

C'est ainsi que des diplômés de grandes écoles en arrivent à mépriser des diplômés d'écoles plus modestes, que des employés d'entreprises prestigieuses dénigrent des employés d'entreprises moins réputées, que des minces se moquent de plus gros, que des Blancs s'amusent aux dépens de Noirs, que des journalistes politiques insultent des chroniqueuses mode et que des hommes en situation de pouvoir profitent de leur statut pour rabaisser, diminuer et écraser des femmes. (Tous des exemples tirés du scandale de la Ligue du LOL.)

C'est ainsi, du reste, que se forment et se concentrent les cercles du pouvoir, ces « boys clubs » où les hommes décident entre eux, sans saisir parfois que c'est au détriment des femmes. Parce qu'ils ne cherchent pas plus loin que ce que leur dictent leurs préjugés conscients et inconscients, et qu'il est plus simple de continuer à se réserver les plus beaux bureaux, les meilleurs espaces de parking, les postes les plus prisés, les promotions les plus convoitées et, pour finir, les rênes du pouvoir.

J'exagère ? Combien de femmes dirigent de grandes entreprises, de grandes sociétés nationales et internationales, des partis politiques, des gouvernements ? Celles qui vous viennent à l'esprit confirment la règle. Et d'elles aussi, bien des hommes se moquent, en public et en privé.