On prédit depuis des années un changement de garde. Un nouvel ordre mondial du soccer. On parle de la montée en puissance du football africain, de la maturité de nations jusqu'ici négligées. Or, une fois de plus en Russie, l'Allemagne et le Brésil sont les deux grands favoris de la Coupe du monde.

Publié le 18 juin 2018
Marc Cassivi LA PRESSE

Hier pourtant, les géants européen et sud-américain (9 Coupes du monde sur 20 entre eux) se sont butés à des opposants tenaces à Moscou et à Rostov-sur-le-Don. Les Allemands, champions en titre, ont été défaits par des Mexicains sans complexes. Et les Brésiliens, bien lancés en première mi-temps, ont été rattrapés par les Suisses.

Après le match nul entre l'Argentine et l'Islande samedi, s'il y a une leçon à tirer de ce début de tournoi rempli de surprises, c'est qu'aucune nation n'est à l'abri d'une contre-performance, qu'aucune équipe n'est imbattable et que tout, vraiment tout, peut arriver.

Le Brésil est arrivé au Mondial russe avec une double mission. Remporter une sixième Coupe du monde et conjurer le sort de 2014, en lavant l'affront fait par l'Allemagne à «son» Mondial. En demi-finale à Belo Horizonte, il y a quatre ans, les Brésiliens avaient subi la plus lourde défaite de leur histoire. Menés 5-0 dès la 29e minute, et ayant encaissé quatre buts en moins de six minutes, les Auriverdes avaient été humiliés 7-1 par les Allemands, marquant leur seul but à la 90e minute. Il s'agissait de leur première défaite à domicile depuis 1975 !

Hier, on espérait voir le plus beau visage, offensif et revitalisé, du Brésil face à la Suisse. On a été rassuré en voyant Philippe Coutinho marquer de l'une de ses fameuses frappes enroulées de l'extérieur de la surface, avec poteau rentrant dans la lucarne, à la 20e minute. C'était l'étincelle, croyait-on, pour lancer l'électrisante machine offensive brésilienne. La preuve du retour du «jogo bonito» des plus belles années de la Seleçao. C'étaient de faux espoirs.

Le Brésil a cessé d'attaquer au milieu de la première mi-temps, laissant aux Suisses le loisir de faire circuler le ballon, sans grande menace. Au retour de la pause, en revanche, les Brésiliens, laxistes et nonchalants, ont laissé Steven Zuber fin seul dans la surface, sur un corner. Il a marqué de la tête à la 50e minute, alors qu'il était entouré de cinq adversaires, statiques. Les protestations brésiliennes à propos d'un léger contact dans la surface étaient vaines.

Par la suite, les Auriverdes ont semblé tétanisés, abandonnant pour de longues minutes le contrôle du match à la Nati, qui jouait de manière lucide la contre-attaque par Shaqiri et Dzemaili (un ancien de l'Impact) en s'appuyant sur une défense hermétique. Le Brésil a manqué de fluidité et de solutions et, malgré des attaques lancées en désespoir de cause, en toute fin de match, n'a pu réchapper les points concédés.

Ce nul de 1-1 avait des airs de défaite, contre une opposition somme toute modeste. Les Brésiliens pourront peut-être se consoler en se disant que pour une fois, les Allemands ont fait pire...

Neymar, la star brésilienne, avait été épargné par le cauchemar de Belo Horizonte, en 2014. Blessé au dos contre la Colombie en quart de finale - ce qui a été vécu comme un véritable drame national après ses quatre buts en trois matchs de poule -, il a été l'objet, l'été dernier, du transfert le plus cher de l'histoire lors de son passage du Barça au PSG. Il est arrivé en Russie la semaine dernière au terme d'une saison de misère, au cours de laquelle une nouvelle blessure, cette fois à un pied, l'a tenu loin des pelouses à compter de février. Au Brésil, encore une fois, on a suivi sa convalescence comme une telenovela.

Neymar ne s'en cache pas : il a l'intention de faire du Mondial russe «son» tournoi. Il souhaite s'y imposer comme le nouveau «meilleur joueur du monde». Il l'a d'ailleurs déclaré ce week-end en boutade, en prétextant que de toute façon, Messi et Ronaldo étaient «d'une autre planète»...

Il devra en faire bien davantage s'il veut atteindre leur statut et redorer son blason, quelque peu terni par sa décision étonnante de se joindre au PSG, en Ligue 1 française, loin d'être le championnat européen le plus relevé. Parions que sans les millions des dirigeants qataris, il ne serait pas à Paris.

Neymar reste un formidable joueur, capable de faire chavirer un match sur une seule action. Mais hier, on l'a senti un peu à côté de ses crampons. Il s'est d'ailleurs mis à boiter, avec une demi-heure à jouer. Pas tout à fait «game shape», comme on dit en Italie, malgré une toute nouvelle coupe de cheveux rappelant a) le new wave des années 80, b) un nid de tourterelles ou c) de succulentes nouilles frites de chow mein cantonais.

Aussi flamboyant que geignard, on le sentait flairant la grande occasion, cherchant à épater la galerie avec un geste technique, conservant parfois trop longtemps le ballon pour mieux narguer ses adversaires. Il a été contenu pour l'essentiel du match par le vétéran Valon Behrami, 33 ans (à sa quatrième Coupe du monde, un record suisse), même s'il a provoqué beaucoup de fautes à la faveur de son camp.

Le numéro 10 brésilien a tout de même participé à l'élaboration du but de Coutinho, a envoyé d'une tête menaçante le ballon sur le gardien Yann Sommer à la 87e minute, puis centré un coup franc, dans les derniers instants des arrêts de jeu, qui n'a pu être redirigé vers le but suisse.

Ce ne fut manifestement pas assez pour des Brésiliens, qui regretteront toutes ces occasions ratées. Un match nul pour commencer le Mondial, ce n'est pas une catastrophe, bien sûr. Mais ce n'est pas non plus rassurant pour une équipe qui n'a pas perdu un match d'ouverture de la Coupe du monde... depuis 1934. Les fans du Canadien de Montréal sont exigeants? Le Brésil tout entier exige de son équipe une sixième victoire en Coupe du monde le 15 juillet. Tout autre résultat sera considéré comme un échec.