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Vie et mort d'Andrés Escobar

Des passants marchent à Medellín devant une murale créée... (PHOTO RAUL ARBOLEDA, AFP)

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Des passants marchent à Medellín devant une murale créée en l'honneur du joueur Andrés Escobar, tué en 1994 quelques jours après une défaite crève-coeur de la Colombie en Coupe du monde.

PHOTO RAUL ARBOLEDA, AFP

Il y a 20 ans, cette semaine, mourait Andrés Escobar. C'est le seul homme dont j'ai tristement prédit le décès tragique quelques jours à l'avance. Comme du reste sans doute des centaines de milliers d'amateurs de soccer.

Le 22 juin 1994, à la 35e minute d'un match contre les États-Unis à la Coupe du monde de soccer de 1994 à Los Angeles, le défenseur colombien Andrés Escobar, voulant intercepter un centre de l'Américain John Harkes, s'est jeté de tout son long et a fait dévier du pied le ballon dans son propre but.

Ce fut le seul et unique but de sa carrière en Coupe du monde. La Colombie, l'une des équipes favorites du tournoi, fut éliminée du tournoi après une défaite humiliante de 2-1 face à une nation considérée comme une quantité négligeable dans le soccer. Une victoire de routine s'était transformée en cauchemar.

La symbolique du but contre son camp d'Escobar, contre les États-Unis, aux États-Unis, fut telle que je me souviens m'être retourné vers mon frère, à l'époque, dans le bar au coin de ma rue où nous regardions le match, et lui avoir dit: «Voilà un homme mort...»

Dix jours plus tard, Andrés Escobar était tué de six balles dans le dos à la sortie d'un bar de sa ville natale de Medellín, où il avait été insulté par des hommes liés au crime organisé.

Andrés Escobar n'était pas n'importe quel joueur. Il reste à ce jour le joueur de soccer le plus chéri par les Colombiens. En 1994, au sommet de son art à 27 ans, il était capitaine de sa sélection nationale, la star de l'équipe locale de Medellín, le Nacional, et une vedette internationale en devenir. Pressenti pour un transfert l'été même au prestigieux AC Milan, l'un des plus grands clubs européens de l'époque, il devait se marier dix jours plus tard.

Il était la pierre d'assise d'une équipe Cendrillon, comme la Colombie n'en avait jamais connu. Championne d'Amérique du Sud avec ses grandes vedettes exubérantes, le milieu de terrain Carlos Valderrama, l'attaquant Faustino Asprilla et le gardien fantasque René Higuita (auteur du fameux «coup du Scorpion»), elle n'avait perdu qu'un seul de ses 34 matchs précédents, humiliant l'Argentine 5-0 à Buenos Aires en route vers le Mondial américain.

Andrés Escobar était beaucoup plus réservé que les stars de l'époque. Capitaine discret qui prêchait par l'exemple davantage que par les mots, on le surnommait El caballero del futbol («le gentleman du football»). Tous les espoirs du peuple colombien étaient placés en lui et ses 22 coéquipiers, à qui certains (à commencer par le grand Pelé) ne promettaient rien de moins qu'une première victoire en Coupe du monde.

Mais après une défaite surprise de 3-1 contre la Roumanie en ouverture du tournoi, en l'absence dans les buts de René Higuita (envoyé en prison pour avoir été un intermédiaire dans une histoire d'enlèvement), l'équipe a reçu des menaces de mort. Le frère d'un joueur est mort dans des circonstances nébuleuses, et plusieurs ont songé à tout abandonner.

«Certains croient que le football est une question de vie ou de mort. Leur attitude me déçoit. Je peux vous assurer que c'est beaucoup, beaucoup plus important que ça», disait jadis, non sans humour, Bill Shankly, le légendaire entraîneur du Liverpool FC.

Pour Andrés Escobar, ce fut véritablement une question de vie ou de mort. Le destin tragique de cette victime d'un drame shakespearien est raconté de manière fascinante dans le documentaire The Two Escobars des frères Jeff et Michael Zimbalist (auteurs d'un film de fiction attendu bientôt sur la vie de Pelé).

Présenté en première mondiale en sélection officielle au Festival de Cannes en 2010 et désormais offert en DVD et sur Netflix (dans la fabuleuse série 30 for 30 de ESPN), le film trace le portrait de la société colombienne des 30 dernières années à travers les liens incestueux entre le sport, la politique et le crime organisé.

Dans les années 90, le soccer était non seulement un divertissement pour les caïds colombiens, mais aussi une source de vives tensions.

Les narcotrafiquants avaient beaucoup investi dans la préparation de l'équipe nationale, dans les clubs locaux et les stars colombiennes dans les années précédant la World Cup de 1994. Ils avaient beaucoup à gagner d'une victoire colombienne. Et beaucoup à perdre d'une élimination hâtive.

Pablo Escobar dirigeait à l'époque le célèbre cartel de Medellín. Il était le caïd le plus riche et le plus puissant de la planète, l'image du monde criminel colombien et un amateur particulièrement fervent de soccer. Il organisait des matchs sur un terrain privé construit à cette fin sur son ranch et y faisait venir à fort prix des vedettes internationales par hélicoptère. Des matchs sur lesquels les barons de la drogue pariaient des millions.

Malgré un pays divisé et terrorisé par la guerre des cartels, Pablo Escobar avait réussi à maintenir une figure de héros populaire en offrant des terrains de soccer aux collectivités les plus pauvres et en investissant dans les équipes locales. Il valait mieux être «avec lui que contre lui»...

Les «deux Escobar» n'étaient pas de la même famille. Mais leurs destins resteront pour toujours liés, selon les documentaristes Jeff et Michael Zimbalist.

La prémisse de leur film est d'ailleurs la suivante: si Pablo Escobar n'avait pas été assassiné en 1993, Andrés Escobar n'aurait pas été criblé de balles un an plus tard. Le «patron», fou de foot, n'aurait jamais laissé une telle chose se produire.

Le meurtrier d'Andrés Escobar, garde du corps de narcotrafiquants bien connus, en rupture avec le cartel de Medellín, fut condamné à 43 ans de prison, mais libéré pour bonne conduite 11 ans plus tard.

On estime que de 80 000 à 120 000 personnes ont défilé dans les rues de Medellín à l'occasion des funérailles d'Andrés Escobar, le 3 juillet 1994. Pour saluer une dernière fois leur capitaine sacrifié.

Pour joindre notre chroniqueur: mcassivi@lapresse.ca




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