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Ce qu'il reste de nous

Par son oeuvre, Robert Lepage témoigne de ce... (Photo: Roger Blackburn, Le Quotidien)

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Par son oeuvre, Robert Lepage témoigne de ce qu'est le Québec de 2014.

Photo: Roger Blackburn, Le Quotidien

Il ne sera sans doute pas question de culture au débat des chefs, ce soir. On l'a dit et redit: la culture n'est pas un enjeu de cette campagne électorale.

Il n'y a guère eu jusqu'à présent que la CAQ pour promettre d'annuler le projet de nouvelle salle de spectacle de Robert Lepage à Québec. «Pour aider [les contribuables] à avoir plus d'argent dans leurs poches», a précisé François Legault, grand visionnaire.

Pour séduire l'électorat de Québec, non seulement Legault a-t-il jugé préférable d'éviter de discuter d'investissement dans la culture, dans ses infrastructures et dans l'aide aux artistes: il s'est engagé à faire le contraire.

Triste, vous dites? Que la seule référence à la culture dans cette campagne se résume à la promesse de tuer dans l'oeuf le plus récent projet de l'un des plus importants artistes québécois des 30 dernières années est plus que désolant.

Robert Lepage a décidé, contre vents et marées, de demeurer dans la capitale, d'enrichir sa vie culturelle, alors qu'il est sollicité partout dans le monde depuis des années. On voudrait l'en remercier comment? En lui faisant comprendre qu'il n'en vaut pas le coût.

Ce n'est pas anodin. En s'attaquant à Robert Lepage, la CAQ s'attaque à un symbole. Elle méprise l'un des plus fiers représentants d'une culture qu'elle veut dépeindre comme «élitiste», en l'opposant aux besoins pragmatiques d'un électeur qu'elle sollicite là où il risque d'être le plus sensible: son portefeuille. Belle stratégie électorale.

Pourquoi personne ne parle de culture depuis le début de cette campagne?

Parce que la culture semble autant exciter l'électorat que la perspective d'un autre référendum. Et que plusieurs perçoivent l'investissement en culture comme une dépense frivole et inutile. Un luxe qu'on ne peut plus se permettre alors qu'il «faut faire des choix», comme le dit François Legault.

Promettre d'investir des centaines de millions en deniers publics dans un amphithéâtre sportif, sans la moindre garantie qu'on y verra un jour ravivée une vieille rivalité entre deux équipes de hockey, voilà, semble-t-il, une proposition électorale gagnante!

Aussi alléchante que celle de chasser des barbus imaginaires grâce à un texte de loi inutile, en faisant croire que l'égalité hommes-femmes est menacée dans le Témiscamingue.

S'engager à injecter des dizaines de millions dans une salle multidisciplinaire chapeautée par Ex Machina qui servira au théâtre, au cirque et à l'opéra? Not so much, comme dirait Shakespeare.

Ce n'est pas anecdotique. C'est symptomatique. Le soutien à la culture est un choix de société. Qui se mesure et s'apprécie à long terme. Pas dans l'optique d'un «retour sur investissement» immédiat ni dans l'obsession d'un résultat instantané, quantifiable par des parts de marché au box-office ou des cotes d'écoute à la télévision.

La culture, c'est ce qu'il restera de nous quand les ponts se seront écroulés (ça ne saurait tarder).

La culture québécoise, dont François Legault célèbre le rayonnement international en saluant Arcade Fire, ne se nourrit pas d'elle-même. Il faut la stimuler pour qu'elle puisse s'épanouir, s'émanciper, se renouveler, ne pas devenir stérile. Dans un contexte favorable, un état d'esprit d'appréciation et d'encouragement. Pas dans une lutte constante d'artistes et d'institutions culturelles pour faire reconnaître leur légitimité auprès de la population.

Ce n'est pas une vision élitiste ou fleur bleue de la culture. C'est une proposition d'investissement durable dans ce qui nous définit, avec un amortissement à long terme, pour emprunter au langage imagé (je n'ose pas dire démagogique) du chef de la CAQ.

Soutenir une culture nationale nécessite, certes, un apport important en espèces sonnantes et trébuchantes. Le cinéma québécois, que l'on célébrera dimanche à la Soirée des Jutra, ne peut exister que dans la mesure où l'on accepte d'y investir des millions de dollars.

«Je préfère que l'OSM paie Kent Nagano 1,4, voire 2 millions, pour être sa tête d'affiche, son chef d'orchestre et son directeur artistique, que de voir le Canadien donner 3,3 millions à Rene Bourque pour manger des chips dans les gradins.»


En retour, c'est notre identité que l'on façonne et que l'on forge grâce à l'art. L'image que l'on projette, pour nous-mêmes et pour le reste du monde, aujourd'hui et pour des années à venir. Amen!

Attirer un chef de réputation internationale à l'OSM coûte cher. C'est le prix à payer pour ne pas se contenter d'un orchestre de province. Je préfère que l'OSM paie Kent Nagano 1,4, voire 2 millions, pour être sa tête d'affiche, son chef d'orchestre et son directeur artistique, que de voir le Canadien donner 3,3 millions à Rene Bourque pour manger des chips dans les gradins.

J'en ai contre les arguments à courte vue de François Legault. Contre le peu de cas que font de la culture tous nos dirigeants politiques. Contre ce discours dominant qui sous-estime l'importance de la culture.

Certains aimeraient nous faire croire qu'une élite bien pensante tente d'imposer le «bon goût» à la majorité. Alors que la dictature du populaire a à ce point été assimilée dans notre paysage culturel que déroger à la norme est jugé suspect.

Nous vivons en vase clos dans une société dont les fenêtres sont trop souvent fermées sur le monde. Où la candidature politique d'un homme d'affaires éclipse tout pendant des jours. Où ne pas regarder La voix le dimanche soir, sur la chaîne que ce nouveau héraut de l'indépendance a détenue jusqu'à sa conversion politique, est perçu par certains comme un mépris de soi, de ses racines et de son peuple. J'exagère à peine.

Cette société hermétique, repliée sur elle-même, se complaît dans ce qu'elle connaît déjà, dans ses référents communs («son» star-système, «ses» émissions de télévision, «ses» chansons populaires). En faisant fi de ce qu'il y a à découvrir, ici comme ailleurs.

Qu'un parti politique puisse tirer avantage de la promesse électorale d'annuler un investissement important dans les arts en dit long sur nous. Sur notre incapacité à faire la preuve de l'importance de la pérennité de notre culture.

Nous avons failli à la tâche de transmettre non seulement la culture, mais le goût de la culture. L'artiste n'est pas un amuseur public. Il est un ambassadeur, un témoin hyper sensible d'une époque et d'une société. De son essence. Robert Lepage, par son oeuvre, témoigne de ce qu'est le Québec de 2014. Comme François Létourneau, Xavier Dolan, Ariane Moffatt ou Chloé Robichaud.

Le Québec est une société enrichie par la parole de Mani Soleymanlou, d'Evelyne de la Chenelière et de François Archambault. Ils méritent que l'on investisse dans des lieux où ils pourront être entendus. N'en déplaise à François Legault.




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