En parlant des journalistes, il disait toujours «les gars». Hommes ou femmes, sans distinction. Il le disait avec affection. C'était un érudit, un passionné du métier, un gentleman, intègre et nuancé, à l'humour fin. Il avait été reporter, éditorialiste, rédacteur en chef (de La Presse et du Devoir), conseiller politique, ambassadeur du Canada en Tunisie, président du Conseil de presse, professeur. Un maître et un mentor, pour des générations de journalistes.

Publié le 26 août 2013
Marc Cassivi LA PRESSE

J'ai connu Michel Roy alors que j'étudiais le journalisme international à l'Université Laval. Nous étions une douzaine à suivre son cours, un séminaire de maîtrise dont le titre m'échappe. Je n'oublierai jamais le prof. Sa probité intellectuelle, son souci du texte bien construit, ses conseils judicieux, l'intérêt réel qu'il portait à ses étudiants.

C'est un cliché, mais il y a souvent dans une vie un professeur qui nous a marqués davantage que les autres, qui a laissé une empreinte plus forte sur notre parcours et dont on n'est pas près d'oublier les conseils. Michel Roy fut pour moi ce prof-là.

Un prof avec qui on allait prendre une bière après les cours, qui nous racontait mille et une anecdotes sur la profession, notamment des histoires abracadabrantes sur René Lévesque, qu'il avait bien connu à ses débuts, et qui ne se racontent pas dans un journal familial...

Il avait invité, un jour, un certain Pierre Foglia en classe. «Je ne peux rien refuser à mon patron préféré", nous avait-il confié, maugréant, il me semble, à propos du trafic sur l'autoroute 20 ou d'une contravention reçue dans le Vieux-Québec.

C'était il y a 15 ans. Nous sommes restés en contact pendant un certain temps. J'appréciais ses mots d'esprit, son humour pince-sans-rire, son regard bienveillant, presque paternel, sur mon cheminement professionnel. Un jour, il m'a reproché, gentiment, mais sans louvoyer, une critique qu'il jugeait trop dure sur Céline Dion.

Michel Roy est mort il y a deux ans. J'ai beaucoup repensé à lui en découvrant l'hommage que lui rend son fils Mathieu dans L'autre maison, le beau film, sensible et émouvant, qui a ouvert jeudi le 37e Festival des films du monde. Un premier film de fiction que Mathieu Roy, connu par le documentaire (Surviving Progress, François Girard en trois actes), présente comme un hommage au "panache" de son père devant cette maladie sournoise qu'est la démence sénile.

Il s'en défend un peu, Mathieu, mais ce film a bien entendu des accents autobiographiques. D'autant qu'il met en scène deux frères, l'un ayant à peu près son âge (Émile Proulx-Cloutier) et l'autre, plus âgé d'une dizaine d'années (Roy Dupuis), journaliste de la télévision qui frôle la mort en Afghanistan, à couteaux tirés au sujet des soins à apporter à leur père, de moins en moins lucide.

Le vrai frère du cinéaste, Patrice Roy, est le célèbre présentateur du Téléjournal de 18h à Radio-Canada, à Montréal, qui était à bord d'un convoi qui a sauté sur une mine, près de Kandahar, lors d'un reportage en 2007. Deux militaires canadiens et un interprète afghan avaient été tués. Le caméraman de Radio-Canada, Charles Dubois, grièvement blessé, avait perdu une jambe. L'épisode est relaté, presque tel quel, dans L'autre maison.

En voyant Marcel Sabourin incarner avec force subtilité un homme digne, doux, affable, même dans la tourmente d'une maladie dégénérative, j'ai eu une pensée émue pour Michel Roy. Je crois qu'il aurait été fier de son fils. Qu'il aurait apprécié son film subtil, inspiré, ambitieux, malgré ses limites et ses défauts. Ses métaphores sur la maladie, habilement illustrées par la déroute en forêt, ses plans saisissants de nature sauvage, la vérité de ses dialogues, du jeu de ses acteurs.

Aurait-il osé lui dire - c'est si souvent le cas avec les premiers films - qu'il semble trop chercher sa chute, qu'il y a des manières plus simples de clore un récit? Oui, sans doute. Il l'a toujours fait avec ses étudiants. Avec le doigté, la diplomatie et la gentillesse qu'on lui connaissait.

Je parie ma chemise

Woody Allen a beau avoir 77 ans et tourner plus vite que son ombre, il vient de signer l'un de ses plus beaux films depuis un moment. Blue Jasmine, à l'affiche vendredi, est à mon sens ce qu'il a fait de mieux depuis Vicky Cristina Barcelona. Une oeuvre dans le ton tragicomique de ses plus grands films des années 70 et 80, au charme simple et irrésistible, qui ne serait sans doute pas aussi abouti sans la performance époustouflante de Cate Blanchett.

Les personnages secondaires, qui n'évitent pas la caricature (c'est du Woody!), n'ont pas tous autant de profondeur. Mais dans le rôle d'une femme de la «haute société» qui a tout perdu et trouve refuge à San Francisco chez une soeur qu'elle a toujours méprisée, la comédienne australienne est au sommet de son art. Il faut dire que la partition que lui propose Woody Allen, en équilibre entre le drame et la comédie, est à l'avenant. Cate Blanchett sera candidate à la prochaine cérémonie des Oscars, je parie ma chemise là-dessus!

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