Certains films méritent d'être vus, ne serait-ce que pour leur contexte. Wadjda, de la réalisatrice saoudienne Haifaa Al-Mansour, à l'affiche depuis hier, est de ceux-là. C'est un premier long métrage certes imparfait, pétri de bonnes intentions, aux qualités cinématographiques limitées. Mais c'est surtout - et de manière plus importante - un film courageux. Une qualité qui excuse bien des défauts.

Publié le 5 août 2013
Marc Cassivi LA PRESSE

Wadjda est non seulement le premier film de fiction réalisé en Arabie saoudite, mais c'est aussi le premier film à y avoir été réalisé par une femme. Que ce film puisse exister est déjà un exploit. Qu'on ait pu y aborder la thématique de l'asservissement de la femme saoudienne témoigne d'autant plus du symbole de résistance qu'il représente.

Présenté en compétition à la Mostra de Venise l'an dernier, Wadjda est un retentissant cri de liberté. Une oeuvre féministe assumée, tournée dans un pays où cela est considéré comme un affront, qui lève le voile sur un contexte politico-social que l'on n'a peu, sinon jamais l'occasion d'entrevoir en Occident.

Finement écrit, avec humour, en évitant les écueils de la thèse pamphlétaire ou du manichéisme, Wadjda s'intéresse au quotidien des femmes saoudiennes, aux injustices et aux inégalités auxquelles elles font face, de manière sensible, subtile et intelligente (assez pour éviter la censure), sans esbroufe ni insistance.

Ce film aux accents autobiographiques s'articule autour d'une trame narrative toute simple, et d'une quête au diapason: celle d'une jeune fille de 12 ans (Waad Mohammed, au regard espiègle et pétillant) qui rêve de rouler à vélo. Or, dans sa famille conservatrice et selon les préceptes de l'école qu'elle fréquente, les filles croyantes et de bonne famille ne font pas de bicyclette.

Wadjda, jeune rebelle brillante et frondeuse, incarne à elle seule les aspirations de milliers de femmes prisonnières de régimes prônant la ségrégation sexuelle. Haifaa Al-Mansour propose un regard d'initiée, d'une vive acuité, sur la vie quotidienne des femmes dans son pays, où l'on perçoit sans grand effort la critique sociale.

Wadjda ne fera sans doute pas une fortune aux guichets. C'est un film pourtant nécessaire à mon sens, que l'on aurait tout aussi bien pu ne jamais voir, comme des centaines d'autres qui, malgré leurs qualités, ne prennent pas l'affiche chez nous.

La situation de la diffusion du cinéma étranger au Québec est préoccupante. Peu de films internationaux sont diffusés. Et plusieurs films, même des films québécois attendus, ne prennent pas l'affiche hors de Montréal, faute de salles pour les présenter, en raison de frais (pour les copies numériques notamment) trop importants à acquitter, et d'une cinéphilie qui, de manière générale, n'a pas été convenablement stimulée.

En raison de la situation précaire de bien des salles de cinéma ne faisant pas partie du circuit des multiplexes, de la fermeture de vidéoclubs spécialisés dans le cinéma d'auteur et de la disparition inévitable, à moyen terme, de ceux qui subsistent, la question de l'accessibilité à des films d'auteur, étrangers comme québécois, est primordiale.

Le combat est forcément inégal entre un film comme Wadjda et des âneries ultraviolentes du type Elysium (réalisé par Neill Blomkamp, cinéaste de District 9), qui inondera d'innombrables écrans à grand renfort de publicité la semaine prochaine. Certains diront qu'il faut s'adapter. Que le public préfère désormais voir un film dans le confort de son salon, sur son cinéma maison dernier cri. Que, de toute manière, l'avenir se trouve dans la vidéo sur demande.

Soit. Mais c'est oublier que, pour l'instant, les services numériques tels Netflix ou Apple TV n'offrent pas une sélection de films d'auteur très riche. Au Québec, illico propose un catalogue de films particulièrement homogène, si l'on fait exception de l'admirable travail de restauration de films québécois accompli par l'équipe du projet Éléphant. Pour le cinéma étranger, il n'y a que très peu d'intérêt et d'espace.

Or, pour assurer la pérennité de la cinéphilie, il est nécessaire de réserver un espace de choix, tant sur les écrans que sur les services de vidéo sur demande, à des films plus fins et nourrissants que Hot Dog (un exemple au hasard). Pour des films qui viennent d'ailleurs et proposent d'autres regards sur le monde que 2 Guns, un autre thriller policier générique où l'on découvre - ô surprise - que les bons sont des méchants et vice-versa.

Aussi, je ne suis pas convaincu que la nouvelle stratégie de certains distributeurs consistant à rendre des films disponibles en vidéo sur demande dès le moment de leur sortie en salle sera profitable, à moyen et à long terme, pour la cinéphilie québécoise. On compromet ainsi, à mon sens, l'avenir de certaines salles de cinéma, catalyseurs de cinéphilie, en grugeant dans leurs marges de profit. Tout en sacrifiant quantité de titres qui, faute de publicité et victimes de catalogues trop volumineux de certains distributeurs, passent forcément sous le radar.

Je comprends bien sûr l'attrait de voir un film sur sa télévision HD ou sur son iPad. J'ai revu, seulement cette semaine, en direct de mon divan, The Birds de Hitchcock, Persona de Bergman, Boogie Nights de P.T. Anderson et Wedding Crashers de David Dobkin. Il reste qu'il n'y a pas mieux qu'une salle obscure et des conditions de projection optimales pour découvrir un film et stimuler le goût du cinéma.

Malgré les progrès technologiques, l'accès à des films de cinématographies nationales diverses ne semble pas plus simple au Québec. Les distributeurs prennent de moins en moins de risques dans leurs achats de films étrangers, les salles qui les projettent ont de plus en plus de difficulté à survivre, les services de vidéo sur demande les ignorent. Et c'est le cinéphile qui fait les frais de ce cercle vicieux.