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Fuir le débat

On a beaucoup parlé de l'émission française On n'est pas couché la semaine dernière. En raison du passage sur le plateau de France 2 de Fred Pellerin et des frasques du cinéaste Jean-Pierre Mocky, qui a feint de ne pas comprendre le conteur québécois (ou ne s'en est pas donné la peine). Des vieux cons, il y en a dans toutes les sociétés. Des jeunes aussi, je sais.

Je regarde parfois On n'est pas couché, le dimanche soir à RFO (Radio-France Outremer). Ce talk-show de fin de soirée, qui est aussi diffusé le samedi suivant à TV5, est animé par l'humoriste Laurent Ruquier, un amateur de blagues salaces qui ne craint pas la controverse. Pour le meilleur et pour le pire.

Ce n'est pas pour Ruquier que je suis abonné au poste 44 sur Vidéotron. Ses monologues d'ouverture m'ennuient. Ma culture de l'humour est plus nord-américaine que française. Je retrouve en revanche à On n'est pas couché une forme télévisuelle qui me plaît beaucoup et qui a pratiquement disparu des ondes québécoises: le débat.

Je ne parle pas de prises de bec et autres dialogues de sourds entre démagogues patentés, minutées à 45 secondes tapantes à V. Mais bien de réelles réflexions sur des sujets de société, des échanges de points de vue et d'opinions à propos d'oeuvres, d'idées, de politiques, dont on se donne la peine d'entendre les tenants et aboutissants.

Dimanche, le débat sur l'à-propos et les limites des actions de FEMEN, avec la porte-étendard du groupe féministe ukrainien, Inna Shevchenko, a sans doute duré une demi-heure, sinon plus. Tous, des chroniqueurs habituels de l'émission, Aymeric Caron et Natasha Polony, aux autres invités du plateau - dont des membres du groupe hip-hop IAM -, ont pu s'exprimer, se défendre, commenter et corriger ce que les autres avaient à dire.

On n'est pas couché, qui a pris le relais de Tout le monde en parle en 2006, ne donne pas toujours lieu à des discussions aussi intéressantes. Les attaques personnelles prennent parfois le pas sur les arguments éclairants et pertinents. L'émission peut parfois durer jusqu'à quatre heures(!), ce qui est à la fois un avantage et un inconvénient. Parfois, les débats - comme les vannes de Laurent Ruquier, du reste - tombent à plat.

Les Français, on le sait, n'ont pas inventé la concision, surtout pas à la télévision. Mais sans vouloir faire une Denise Bombardier de moi-même (pitié), j'avoue qu'en écoutant cette discussion sur les FEMEN dimanche - où l'argumentaire vaseux et confus d'Inna Shevchenko a été taillé en pièces, à mon avis -, je me suis pris à rêver d'une émission québécoise où l'on aurait le temps, les moyens et où l'on se donnerait la peine de débattre aussi longuement et ouvertement d'une variété de sujets, politiques, culturels, sociaux.

Une émission où les invités viendraient tour à tour s'asseoir dans le «hot seat», comme on dit dans le jargon télévisuel, pour affronter la tempête. Où deux journalistes, comme à On n'est pas couché, idéologiquement aux antipodes l'un de l'autre sur une variété de sujets, confronteraient leurs idées à celles de leurs invités.

Cela nous changerait certainement de la télévision consensuelle usinée au Québec, où une chronique divertissante sur un fruit exotique n'en attend pas une autre sur une vidéo virale bizarroïde, et où la longueur moyenne d'un débat d'idées, dans les rares lieux où cela est permis et possible, reste d'environ douze minutes, c'est-à-dire le délai entre deux blocs publicitaires.

Il n'y a guère qu'à Bazzo.tv, à Télé-Québec, où l'on trouve matière à des réflexions substantielles sur des sujets d'actualité, sans malheureusement avoir le loisir de l'élasticité du temps de la télévision française. Dans la version québécoise de Tout le monde en parle, trop souvent un humoriste vient «alléger» le germe d'un débat avec des pitreries, en court-circuitant toute possibilité de discussion. Question de détendre l'atmosphère et de chasser ce sentiment honni: le malaise.

Tout ça parce qu'au Québec - oui, c'est un cliché et on me reprochera de plagier Mme B -, on fuit règle générale la confrontation et les débats d'idées, que l'on assimile trop facilement à du crêpage de chignons entre intellectuels aux ego surdimensionnés. L'érudition comme vice rédhibitoire.

Déjà que la place de l'intellectuel dans la cité est quasi inexistante au Québec, où une majorité juge avec suspicion toute rhétorique, quelle qu'elle soit, imaginez le sort réservé à la télé à ceux qui ont longuement réfléchi à une question complexe ou, pis encore, ayant développé une pensée originale...

La télévision, et pas seulement la télévision québécoise, n'a que faire de la réflexion. Elle carbure à l'émotion. Allons-nous rire ou pleurer, allons-nous être émus ou surpris, au cours de la prochaine demi-heure? Cet animateur, ce chroniqueur, ce concurrent de téléréalité a-t-il le charisme, la plastique, le sex-appeal, le vocabulaire nécessaire pour qu'un public cible de femmes de 34 à 55 ans, ou d'hommes de 24 à 39 ans, reste à l'écoute en étant sensible aux publicités qui lui sont destinées?

Pourquoi une émission comme On n'est pas couché n'existe pas au Québec? Il y a quelques années que je pose la question, à gauche et à droite, à des gens de télévision. Leur réponse est essentiellement la même: trop de Québécois changeraient de chaîne. Ce n'est pas en s'avouant vaincu que l'on risque de changer leurs habitudes.

Pour joindre notre chroniqueur: mcassivi@lapresse.ca




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