Il avait l'air de partir en expédition de pêche, de l'autre côté du bassin, avec sa démarche chaloupée, une longue perche en équilibre sur les épaules. Sifflotant, désinvolte, il dessinait de petits pas obliques. Gwoka guadeloupéen ou ragga jamaïcain, je ne saurais dire. Employé de la Ville le jour, musicien caribéen la nuit? Je me suis imaginé qu'il faisait danser les foules le samedi soir au Balattou. Cool cat, DJ torride, joueur de tambour le dimanche à la montagne, sans doute.

Publié le 8 oct. 2012
Marc Cassivi LA PRESSE

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Il était accroupi au bord de l'eau, les mains pleines de cailloux. Il regardait une cane et ses trois canetons faire des vagues. Imperturbable. Sa grand-mère l'attendait, debout à ses côtés, une main posée à la renverse sur la hanche, l'autre sur la poignée de la poussette, qu'elle faisait balancer nerveusement. Elle trépignait d'impatience dans ses Crocs verts. Exaspérée. Chaque soupir plus sonore que le précédent. Le petit bonhomme a fini par se lever. J'ai remarqué une tête de mort sur son t-shirt. Sa grand-mère a toussé en passant devant moi, d'une toux bien sèche.

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Elle peinait un peu, cela se devinait à son rictus et à sa respiration, sur la piste juste derrière. Le rythme de ses bras était agité. J'ai imaginé qu'elle préparait un demi-marathon. Celui de Montréal, peut-être? Les épaules larges, les cheveux noués, les mollets galbés, une belle foulée. Ce n'était pas son premier. J'ai dû apercevoir une vingtaine de coureurs. Lents, pour la plupart. Il faut savoir courir lentement pour apprendre à courir vite, selon l'adage. Je la médite encore, celle-là.

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Elle pleurait dans les bras de ses parents, quatre bancs plus loin. Inconsolable. «Regarde les canetons», semblait lui dire sa mère. «Regarde le ciel bleu», semblait lui dire son père. Elle a vu la tête de mort sur le t-shirt du petit garçon. Elle a cessé de pleurer. Cinq secondes. Puis elle s'y est remise de plus belle, dans un crescendo de décibels.

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Elle faisait du taï chi au pied d'un chêne. Une dame asiatique, «d'un certain âge». Ses mouvements fluides et indolents. Ses bras écartés, fendant la bise. Elle expirait par la bouche comme un train qui s'arrête en gare. Un train zen.

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Il s'approchait doucement, d'une démarche constante mais incertaine, une canne à la main. Elle frôlait le sol sans jamais s'y poser. Un accessoire rassurant. Il était accompagné d'un jeune homme qui marchait silencieusement à ses côtés. Les yeux du vieillard fixaient le vide. Il semblait marcher vers ce vide, sans but précis. Lorsqu'il a passé devant moi, j'ai remarqué qu'il avait le crâne légèrement déformé. Un handicap de naissance? Un accident? Une main sur le pommeau de sa canne, qui flottait dans l'air, l'autre recroquevillée sur sa poitrine. Conscient de qui et de quoi? Il ne semblait ni heureux ni malheureux. Hors du temps, libéré de ses joies et de ses peines.

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Elle s'est assise avec son père sur le banc voisin pour regarder les canetons. Une adolescente en robe d'été brun-orangé. Lui en bermuda blanc, t-shirt et casquette du Canadien. En s'étirant les bras et les jambes, il a jeté un regard furtif sur la butte, derrière, où se faisait bronzer une jeune femme en bikini. Peau d'or, qui en a vu d'autres. Teint naturel ou modifié en cabine? La question qu'il devait se poser...

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Il régnait dans le parc un silence prégnant, malgré les piaillements des oiseaux, le bruissement des feuilles et le murmure lointain d'une cour d'école pleine d'enfants. Un carouge à épaulettes s'amusait à suivre de branche en branche un oiseau noir qui faisait le double de sa taille et ne semblait pas amusé. Une corneille? Un corbeau? Il en avait plein son bec.

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Il a troqué sa perche contre un balai à feuilles, l'employé de la Ville le jour et joueur de tambour bèlè la nuit. Deux ou trois coups sur le bitume, d'un geste élégant, comme s'il jouait du fouet sur une caisse claire. Un air de jazz. Du be-bop.

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Il fixait le sol. Le visage racorni, enveloppé d'une couverture légère, les mains diaphanes tachetées de plaques brunes et gorgées de veines bleues, dans son fauteuil roulant. Un employé de l'hôpital, vêtu d'une tunique bleu azur, au tissu plus mince que du papier essuie-tout, poussait le fauteuil d'un bon pas. Il s'est arrêté près du bassin pour montrer au vieil homme, en approchant son visage du sien et en les lui désignant du doigt, la cane et ses canetons. Le vieux n'a pas levé les yeux. J'ai pensé qu'il ne devait plus voir grand-monde ni grand-chose.

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Il s'est brisé d'un coup de téléphone, le silence insouciant du matin. Une femme, la mi-trentaine, hurlait dans le combiné en promenant son chien. Pourquoi donc? Son mari, retenu au travail toute la journée, ne serait pas rentré à temps, encore une fois, pour le souper? Il a oublié de ranger la boîte à lunch du petit dans son casier à la maternelle? Elle marchait vite, maugréant. Le gravier absorbait sa colère. Je n'ai jamais su le fond de l'affaire.

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Ils sont passés en coup de vent. Une douzaine d'adolescents à vélo, munis de casques et de dossards orange, comme des travailleurs de la construction. La couleur à la mode de l'été à Montréal. Pas de risque qu'on les rate, ceux-là.

Elle promenait son chihuahua dans un panier. Je me suis demandé à quoi lui servaient ses pattes. J'ai vu autant de chiens en laisse dans le parc que d'enfants en poussette. Un petit terrier beige et blanc, nerveux, s'est arrêté pour humer mes chaussettes. Je me suis souvenu que c'étaient les mêmes que la veille. Je l'ai envoyé promener.

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Ils étaient deux douzaines, sur la presqu'île. Des touristes français. Trahis par leurs appareils photo en bandoulière, leurs anoraks et leurs sacs bananes portés à la ceinture. Ils s'étaient agglutinés autour de leur guide, pour un portrait de groupe. Resserrez les rangs. Un peu plus à gauche. Didier, si vous pouviez vous rapprocher de Delphine. Un sourire, Clothilde. Les écureuils, aveuglés par les flashes, avaient déjà fui depuis longtemps.

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Il lisait une brique - un roman, un essai, une biographie? - en prenant des notes dans la marge et en soulignant des paragraphes entiers à l'encre noire. Un garçon dans la vingtaine, de gros écouteurs de rapper sur les oreilles, vêtu d'un chandail de l'équipe de soccer d'Angleterre. Soudain, je n'étais plus le seul suspect à manier le stylo.

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Il photographiait un pigeon, posé près d'un immense champignon qui avait poussé dans un tronc d'arbre. Un monsieur trapu aux jambes lourdes qui faisait claquer sa langue de petits coups secs. Il sifflait aussi, entre ses dents, pour que le pigeon fixe sa lentille. Comme il l'aurait fait avec un bébé récalcitrant dans un studio de photographie. Simagrées ridicules. Le pigeon le narguait en roucoulant, stoïque, la tête de biais, le regard oblique.

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Elle est sortie de l'eau, avec ses trois canetons. Ils sont venus se reposer devant moi, sur la berge. À peine cinq minutes. Puis ils sont retournés dans le bassin, plongeant tête première. J'ai relevé la mienne. Les bancs voisins étaient vides. J'étais seul. Il était midi. Je suis parti.