Marc Cassivi LA PRESSE

J'ai un ami qui peut apprécier le pire des navets s'il trouve sa musique inspirante. Le cinéma n'est pour lui qu'une juxtaposition d'images servant à illustrer un mariage de notes. Le genre à avoir aimé Half Nelson davantage pour la trame sonore de Broken Social Scene que pour la réalisation ou le jeu de Ryan Gosling. À contrario, un chef d'oeuvre dont la bande originale laisserait à désirer n'aurait pour lui que peu de valeur.

Moi qui ne peux considérer un film que comme une entité formée d'éléments indissociables, je n'ai jamais compris que mon ami puisse faire fi du reste en ne se concentrant que sur la musique. C'était avant Across the Universe, de Julie Taymor. Ce film qui revisite l'oeuvre des Beatles aurait pu être un ratage complet au niveau de la réalisation et du scénario que je me serais laissé bercer avec autant de bonheur par toutes ces mélodies de mon enfance.

Je n'ai pas trop eu à me poser la question. Across the Universe est un très bon film. Une comédie musicale réinventée, qui évoque autant l'ovni de The Wall que l'opéra rock Tommy ou le musical Moulin Rouge. Autour des succès les plus connus des Beatles, Julie Taymor (Frida) a bâti un récit classique, qui tient la route sans révolutionner le genre. Le génie de son film est ailleurs. Dans une mise en scène inspirée, forte en trouvailles, dans des chorégraphies inventives et une relecture enthousiasmante de certaines des chansons les plus entendues du répertoire pop.

Across the Universe s'annonce presque comme une bluette sentimentale. Il s'agit plutôt d'un trip sonore et visuel qui soulage de la torpeur de l'automne annoncé. Un vidéoclip déjanté de 133 minutes, à une époque où l'on ne trouve plus guère de vidéoclips sur les chaînes musicales (on leur préfère le quotidien lassant de pseudo vedettes encabanées dans leurs châteaux de gypse et de marbre).

Julie Taymor ne se contente toutefois pas d'aligner les diamants des Fab Four en construisant en filigrane un semblant de récit. L'histoire de Jude, un docker de Liverpool parti en Amérique à la recherche de ses racines, et de Lucy, belle idéaliste issue de la bourgeoisie, sert à merveille (trop parfois) l'oeuvre de John, Paul, George et Ringo. Le résultat offre une réjouissante symbiose, que certains compareront sans doute au Love du Cirque du Soleil.

Malgré toutes ses prouesses visuelles et scénographiques, la musique reste au coeur d'Across the Universe. Elle est la vedette de ce film pluridisciplinaire, foncièrement original, qui titillera la fibre nostalgique de tous ceux qui ont grandi avec les Beatles ou auprès de parents fans des Beatles (j'en suis). Jim Sturgess (Jude) et Evan Rachel Wood (Lucy) prêtent leurs jolies voix à des réinterprétations parfois étonnantes d'un répertoire archi connu. Les pièces ont été minutieusement choisies; elles embrassent le récit du tumulte des années 60, plutôt que d'y être plaquées.

Let it Be est chantée par une chorale gospel aux funérailles d'un enfant. It Won't Be Long, par Lucy attendant le retour de son fiancé parti au front. I Want You hante un jeune rebelle conscrit par l'armée américaine. While My Guitar Gently Weeps souligne l'assassinat de Martin Luther King. La musique n'est pas que le fil conducteur, mais l'assise du film.

On a droit à quelques «caméos»: Joe Cocker qui chante Come Together dans la peau d'un itinérant, d'un pimp et d'un chanteur de rue; Salma Hayek en infirmière aguichante, qui apparaît multiple à un jeune vétéran de la guerre du Vietnam en plein délire, au son de Happiness is À Warm Gun. On regrettera la performance empesée de Bono, en sorte de «docteur Folamour» californien, qui tranche avec la fluidité du récit, ainsi que quelques excès psychédéliques parmi un ensemble d'effets visuels pourtant splendide.

All My Loving, Revolution, Across the Universe, With À Little Help From My Friends, Hey Jude, I Want To Hold Your Hand, If I Fell, Girl, I Am The Walrus, Being for the Benefit of Mr Kite, I've Just Seen a Face: en tout, 33 chansons des Beatles, pour une orgie de mélodies sans pareille. Peut-être que les puristes y trouveront à redire. Pas moi. J'insiste, ce film est une mélodie du bonheur. Peut-être que mon ami y découvrira le plaisir du cinéma dans tout ce qu'il a à offrir.

Films surévalués

 

J'aime bien lire des listes. Les listes de David Letterman, la liste d'épicerie de ma blonde, ou celle, mise à jour il y a quelques mois, des 100 meilleurs films de l'American Film Institute. L'indélogeable Citizen Kane, que j'ai revu récemment avec autant de plaisir, trône en tête de cette liste qui a fait couler beaucoup d'encre lors de sa publication, il y a 10 ans. J'aime aussi quand le magazine Premiere dresse des listes volontairement provocatrices sur son site Internet. Récemment, on pouvait y trouver la liste des 20 films les plus surévalués de l'histoire, parmi lesquels les critiques de la version américaine du magazine ont choisi Jules et Jim de Truffaut, American Beauty de Sam Mendes, Nashville de Robert Altman et 2001: A Space Odyssey de Stanley Kubrick. Je suis d'accord avec certains de leurs choix, en particulier Monster's Ball de Marc Forster ("Quelques traces de sueur et des seins nus ne sont pas suffisants pour transformer Halle Berry en actrice oscarisable", estime un critique). Mais à mon avis, il y a un oubli de taille dans la liste de Premiere: Titanic de James Cameron. Onze Oscars pour un mélo mielleux sans queue ni tête, aussi ridicule que racoleur. Dix ans plus tard, je n'en reviens toujours pas.