Marc Cassivi LA PRESSE

Quand un étranger vient dans le Nord, il pleure deux fois: quand il arrive et quand il repart. Le proverbe ch'timi qui sert de credo au film Bienvenue chez les Ch'tis dit vrai. Je l'ai vérifié.

En arrivant à Lille, il y a 11 ans, pour y étudier le journalisme, j'ai eu envie de pleurer moi aussi. Au terme d'un voyage de plusieurs semaines en Espagne et au Portugal, je me suis retrouvé fin seul, un vendredi soir, dans la résidence universitaire sinistre d'une banlieue aussi grise que le ciel du Nord, couché sur un petit lit à ressort défoncé, entre quatre murs de béton plus près de la cellule de prison que de l'image romantique qu'on se fait d'ordinaire de la France.

Je n'ai peut-être pas pleuré, mais j'ai fait pire. J'ai pris le premier train pour Paris, me réfugiant pour le week-end chez une amie, tentant d'oublier le mauvais sort qui m'avait entraîné à Wattignies, dans un boulevard sans âme, avec vue sur le Cora, une grande surface où l'on ne sert même pas le petit déjeuner.

Bienvenue chez les Ch'tis n'est pas un grand film. C'est même une comédie somme toute conventionnelle, que l'on comparera sans doute chez nous à La grande séduction. Un feel-good movie sans autre prétention, caricatural à souhait, qui vire parfois au ridicule. Une carte postale bien lustrée qui ne cache pas son dessein de réhabiliter une région méconnue et méprisée de la France. Aussi, je m'explique mal comment un Français sur trois (ou presque) a pu choisir cet objet cinématographique assez banal plutôt qu'un autre, au point de battre pratiquement tous les records d'assistance du cinéma hexagonal.

Je me le demande même si l'humour régional du film de Dany Boon, sur le registre archi connu de l'incompréhension culturelle, m'a fait rire aux éclats, et plus d'une fois. Parce que je connais un peu le Nord, que je connais aussi les préjugés des Français sur la région («On meurt jeune là-bas», dit un personnage du film), et que Kad Merad y est absolument délicieux dans le rôle d'un fonctionnaire du Sud muté contre son gré dans un ancien village minier du Nord-Pas de Calais.

Le Nord, pour le Français moyen, c'est les mines, la pluie et le chômage. La vie dure et la désolation. On me l'a assez souvent dit dans différentes régions, quand j'habitais Lille, pour que j'en sois convaincu. Il semble toutefois que le succès phénoménal de Bienvenue chez les Ch'tis ait permis à Dany Boon d'atteindre certains des objectifs qu'il s'était secrètement fixés: montrer sa région sous son meilleur jour, combattre des stéréotypes bien ancrés depuis des décennies et attirer les Français vers le Nord.

Bienvenue chez les Ch'tis a beau être une carte postale, c'est une carte postale fort sympathique, qui ne manque pas d'authenticité. C'est sans doute pour «cha» que j'ai succombé à son charme. Parce que je me suis rappelé de Dunkerque, où a lieu le plus joyeux des carnavals au nord de Rio. Parce que je me suis souvenu des baraques à frites maghrébines que l\'on fréquentait aux petites heures du matin, après un spectacle à l'Aéronef. Parce que les personnages boivent de la Ch'ti, la bière locale, et lisent La Voix du Nord, le quotidien régional. Parce qu'ils sortent dans le Vieux Lille, qui est l'un des secrets les mieux gardés d'Europe.

Parce que le temps d'une courte séquence magique, tournée au stade Félix-Bollaert pendant un match du RC Lens, j'ai été replongé dans mes souvenirs de la Coupe du monde de 1998, où j'ai vu sept matches (dont un France-Paraguay d'anthologie) avec les supporters exaltés du Sang et Or. (Vous dire l'attachement de Lens pour le foot: son stade aura bientôt une capacité de plus de 50 000 places alors que la population de la ville est de moins de 40 000 habitants...)

Parce qu'en entendant Kad Merad dire «L'île de quoi? Lille, la ville? Mais c'est horrible!», je me suis souvenu de discussions absurdes que j'ai eues avec bien des Français. Parce qu'en entendant le ch'timi pour la première fois, j'ai cru reconnaître du joual dans l'intonation indolente du «pâs» et que j'ai oublié la tristesse de mon arrivée. Et parce qu'en quittant Lille sous le crachin, j'ai eu du mal à cacher mon chagrin. Ch'est pâs rien.