Marc-André Lussier LA PRESSE

Les Plouffe vient de faire son apparition en DVD. Il s'agit d'un événement à plus d'un titre. D'abord, parce que les films de Gilles Carle se font encore scandaleusement trop rares sur ce support. Si je ne fais pas erreur, il n'y avait toujours, jusqu'à mardi dernier, que Pudding chômeur de disponible. Ensuite, parce Les Plouffe est une fresque populaire magnifique, laquelle, d'une certaine façon, a pavé la voie à tous ces projets ambitieux - certains mieux réussis que d'autres - auxquels s'est attaqué le cinéma québécois par la suite.

En consultant les articles qui ont été publiés à l'époque de sa fabrication, soit au tournant des années 80, il est assez fascinant de constater à quel point le milieu de la production - et de la diffusion - s'est transformé depuis 25 ou 30 ans.

Produit au coût de 5 millions de dollars - une somme colossale -, Les Plouffe constituait la toute première «superproduction» de l'histoire du cinéma québécois. Imaginez: une sortie dans un circuit de 40 salles (du jamais vu!). Des milliers de figurants, des décors grandioses, le quartier Saint-Sauveur de la Vieille Capitale qui revêt ses atours des années 40; jamais le Québec ne s'était fait un tel cinéma pour restituer une partie de sa propre vérité sur grand écran.

Car au-delà des qualités artistiques indéniables du film, l'intérêt est là. Autant pouvions-nous dire que Claude Jutra avait su saisir l'essence même de notre québécitude dans Mon oncle Antoine, autant pouvons-nous aussi affirmer que Gilles Carle a su capter, en transposant le roman que Roger Lemelin avait publié en 1948, la difficulté existentielle de notre peuple. Et ce, en évoquant une époque charnière. La société «canadienne-française» d'alors s'apprêtait en effet à ressentir les secousses d'une modernité en devenir, bien qu'encore profondément déchirée entre ses traditions et ses différentes allégeances.

Le producteur Denis Héroux m'a confié cette semaine à quel point l'apport de Gilles Carle avait été essentiel à la bonne marche du projet. Auparavant, le producteur avait bien tenté d'écrire un scénario avec Roger Lemelin mais le résultat n'a pas été probant.

«Gilles a lu le roman, et il a immédiatement été capable d'en tirer une vision cinématographique. Il a écrit le scénario avec Lemelin en ramenant toujours ce dernier à son oeuvre d'origine. Je dirais que Les Plouffe est un film d'auteurs. Avec un s!»

Déjà passés dans l'imaginaire collectif sous la forme de personnages de radio-roman, puis de téléroman, Les Plouffe retrouvaient ainsi au grand écran leur essence originelle, plus ancrée dans un vrai contexte social et politique.

«Lors de l'avènement de la télévision, La famille Plouffe avait contribué à vider les salles de cinéma pour transformer chaque Québécois en un téléspectateur indéfectible, écrivait mon regretté collègue Luc Perreault au moment de la sortie du film, en 1981. Peut-être avec Les Plouffe assisterons-nous au phénomène inverse. Ce serait un juste retour des choses.»

Le film a obtenu un très grand succès public, générant sur son territoire national des recettes d'un peu plus de 2 millions de dollars. Simon Beaudry, le président de Cinéac (une firme spécialisée dans la compilation de statistiques), affirme que le succès des Plouffe a carrément relancé le cinéma québécois à l'époque.

L'accueil critique fut en général aussi chaleureux. Chez nous, Les Plouffe devait même obtenir le prix remis par l'Association québécoise des critiques de cinéma au meilleur film de l'année. En France, une petite polémique a eu lieu au Festival de Cannes - Carle était un habitué - quand le film fut écarté de la sélection officielle. Repêché par la Quinzaine des réalisateurs, qui en a fait son film d'ouverture, Les Plouffe a aussi reçu bonne presse là-bas. Libération et Le Monde y sont notamment allés de leurs plus beaux éloges.

Vocation populaire

Curieusement, Les Plouffe ne vient pas toujours à l'esprit des cinéphiles quand vient le moment d'évoquer les plus grands films de Gilles Carle. Du moins, pas de façon spontanée. Dans le classement des 50 plus grands films québécois de l'histoire, établi l'an dernier par les 50 professionnels à qui La Presse avait fait appel pour l'occasion, Les Plouffe s'était pourtant hissé au 20e rang; seuls deux autres films de Carle, La vie heureuse de Léopold Z et La vraie nature de Bernadette, avaient fait meilleure figure. Serait-ce parce qu'il s'agit d'un film à vocation plus «populaire» qu'il ne s'inscrit pas tout à fait de la même manière dans notre esprit? Peut-être.

Quoi qu'il en soit, Les Plouffe n'a quand même pas aujourd'hui besoin d'être «réhabilité». Pour reprendre une expression qu'a déjà utilisée Denis Héroux cette semaine, ce film fait déjà partie de nos «biens culturels». Voilà pourquoi ce retour dans notre paysage cinématographique mérite d'être souligné.

Toutefois, pour une question de droits, nous ne retrouvons malheureusement pas sur ce DVD le film dans toutes ses incarnations (une version de plus de quatre heures avait été d'abord présentée en salle; une minisérie de six heures a aussi été tirée du film).

La version proposée, d'une durée de 2h49, fut gravée numériquement à partir d'une copie probablement exploitée sur le marché français. Et elle vaut quand même largement le coup d'oeil. Ne serait-ce que parce qu'elle nous permet de renouer avec une partie de l'histoire d'un peuple dont la devise est encore «Je me souviens»...