Marc Cassivi

De battre mon coeur ne s’est pas arrêté, mais il a reçu un grand coup. Un prophète, de Jacques Audiard, est le premier choc que l’on attendait avec impatience depuis le début de la compétition de ce 62e Festival de Cannes.


Un coup de cœur qui n’était pas inattendu, cela dit, le cinéaste d’Un héros très discret (Prix du scénario en 1996), Sur mes lèvres et De battre mon cœur s’est arrêté ayant livré jusqu’ici un parcours sans faute. Un prophète transcende ces œuvres fortes et singulières, tant son scénario et sa mise en scène sont maîtrisés.


Le récit puissant de l’ascension fulgurante en milieu carcéral français d’un sans-abri illettré de 19 ans, Malik (époustouflant Tahar Rahim, dans son premier rôle au cinéma), qui tombe sous la coupe de mafieux corses avant de devenir lui-même caïd, est à mon sens le premier candidat sérieux à la Palme d’or.  


Deux heures et demie de pur délice cinématographique, dans le style lancinant de Jacques Audiard. Un récit d’une réalité brutale, au rythme constant, captivant, appuyé par des effets oniriques mesurés et une bande son d’une irrésistible inquiétude. Un grand film, brillant et subtil, qui évite les clichés du genre.


«Jacques est un immense directeur d’acteurs», a noté après la projection l’acteur Niels Arestrup, qui interprète le chef de la bande corse (et était de la distribution de De battre mon cœur s’est arrêté). Ce n’est pas moi qui vais le contredire. «Ils ont l’impression qu’on les dirige. C’est l’illusion qu’il faut maintenir!», prétend le metteur en scène, qui envisage dans son film la prison comme une métaphore de la société.


«Depuis dix ans, ce que l’on appelle du cinéma n’est plus du cinéma mais une hybridation», a-t-il ajouté, philosophe. Soit. Mais le cinéma est avant tout une grande illusion, comme disait l’autre.

Ang Lee hallucine


Sur un ton plus léger mais tout aussi efficace était présenté hier en compétition Taking Woodstock, une comédie signée Ang Lee. L’histoire véridique – et hallucinante – d’Elliot Tiber, un jeune homme réservé qui a attiré in extremis dans un champ de son village de Bethel un événement rock dont personne ne voulait dans sa région, et dont on parle encore, 40 ans plus tard.


Un film drôlement amusant, à l’humour fin, qui met en scène des personnages forts – en particulier celui de la mère d’Elliot, interprété par Imelda Staunton – imaginés par Lee et son complice James Schamus. La reconstitution d’époque est d’une absolue précision, comme c’était le cas pour The Ice Storm, le seul autre film d’Ang Lee à avoir concouru pour la Palme d’or (en 1997).


«S’assurer que les figurants soient crédibles fut le plus grand défi du tournage. Chaque détail a été étudié, jusqu’à la longueur des poils pubiens», explique le cinéaste caméléon de Brokeback Mountain, de Hulk et de Tigre et dragon, qui avait 14 ans et habitait Taïwan à l’époque de Woodstock.  «Woodstock est pour moi symbolique d’une nouvelle génération, qui a voulu vivre plus librement, en paix avec la nature. Il y avait bien sûr le sexe, la drogue et le rock and roll, mais surtout une volonté de défier l’autorité et l’establishment. Woodstock reste un symbole, une icône romantique, même si c’était aussi un joyeux bordel.»


Grâce à Taking Woodstock, qui multiplie les clins d’œil au grand documentaire réalisé à l’époque et met en images un trip d’acide d’anthologie, on a l’impression d’y être. Et on ne s’ennuie pas une minute.


Je ne peux en dire autant du pénible et affligeant Kinatay, du Philippin Brillante Mendoza, de retour en compétition après Serbis l’an dernier. Voilà un film de posture intellectuelle, frôlant l’amateurisme, programmé dans le seul but de soulever l’ire de certains festivaliers. C’est fait. Deux heures que je ne reverrai jamais.

Programme de stars


Les stars tant attendues arrivent sur la Croisette. Après Monica Bellucci et Sophie Marceau, qui ont fait le bonheur des badauds, on annonce officiellement la présence sur le tapis rouge, mercredi, du couple Brad Pitt-Angelina Jolie (Brangelina pour les initiés). Je ne me peux plus.

La «vedette» que j’ai le plus souvent croisée jusqu’à présent? Frédéric Beigbeder, accrédité comme critique pour Canal Plus, qui ne se tient qu’avec des filles aux longues jambes. Comme quoi on peut sortir un gars de la pub, mais pas la pub du gars.

De bons mots pour Polytechnique


Polytechnique, de Denis Villeneuve, qui sera présenté aujourd’hui à la Quinzaine des réalisateurs, a déjà un écho favorable dans la presse spécialisée. Le réputé magazine de cinéma britannique Screen International parle d’un «cinéma d’une grande acuité», de «l’élégant style technique de Denis Villeneuve» et de la «présence fascinante de Maxime Gaudette».

Week-end de Croisette


Le week-end, avec les touristes qui s’ajoutent à la faune locale et aux festivaliers, donne à la Croisette des airs de fête foraine BCBG. Des invités de soirées de gala sur leur 31, des femmes-sandwichs qui font la promotion de films français, quatre gars affichant un t-shirt du film (?) Run, Bitch, Run, et quelques bonhommes immobiles, déguisés en robot ou en mime, qui bougent quand on met une pièce dans leur chapeau. Il n’y a pas de sot métier.