Marc Cassivi

Les couloirs du Palais des Festivals bruissaient de rumeurs aujourd’hui. Un Prophète de Jacques Audiard aura la Palme d’or. Non, il ne l’aura pas. Mais si puisque je te le dis…


Je ne suis pas prophète. Apparemment, ça ne se voit pas. À ma sortie aujourd’hui matin de la projection de Visage, de Tsai Ming-liang, le dernier film de la compétition, une caméra de la télévision française m’attendait.


«Qui va gagner la Palme? Quelles sont les rumeurs?», m’a demandé un journaliste le plus sérieusement du monde, en me braquant sa caméra au visage. Mon gars, si je le savais, je ne serais pas ici à écouter tes questions futiles mais chez les preneurs aux livres.


Les rumeurs courraient aussi chez les Québécois. Rumeurs de folles dépenses et de prix exorbitants. La meilleure que j’ai entendue? Elle est de Christian Verbert, commissaire européen de la SODEC. Ça a l’air, selon ce que M. Verbert a déclaré à un confrère, qu’il n’y a pas moyen d’avoir une chambre à un rapport qualité-prix raisonnable pendant le Festival de Cannes à moins de 1300$ la nuit.


Hhmmppgghhh… Désolé. Je viens de m’étouffer dans ma tartine de foie gras. Je ne veux pas partir de rumeurs, mais j’ai des confrères à Cannes qui paient en ce moment dix fois moins cher que la suite de luxe où logeait le président sortant de la SODEC, Jean-Guy Chaput, à l’hôtel 1835, pendant son récent passage au Festival.
Évidemment, ils n’ont pas de chambre avec vue sur la mer, ni de petit déjeuner continental inclus, mais ils ne sont qu’à dix minutes de marche du Palais des Festivals. Une petite marche de santé grandement recommandée pour les régimes minceur…


À titre comparatif, le coût du dernier séjour de Jean-Guy Chaput à Cannes est à quelques euros près l’équivalent du budget de tournage de Denis Côté pour son long métrage Carcasses, présenté cette semaine à la Quinzaine des réalisateurs.


En parlant de la Quinzaine, une autre rumeur québécoise coure à l’effet que J’ai tué ma mère de Xavier Dolan, qui a déjà raflé tous les prix pour lesquels il était éligible dans cette section parallèle, se trouve parmi les trois films favoris à la Caméra d’or, qui sera décernée ce soir.


Cette prestigieuse distinction, qui couronne le meilleur premier film de l’ensemble du Festival, est attribuée par jury dans le cadre de la soirée de clôture officielle. Vingt-six premiers films ont été présentés au Festival cette année, parmi lesquelles Cendre et sang de Fanny Ardant et l’attendu I Love You Phillip Morris de Glenn Ficarra et John Requa, avec Ewan McGregor et Jim Carrey en couple gay.


Disons sans se tromper que le film de Xavier Dolan, acteur, scénariste, réalisateur et producteur de 20 ans, a au moins une chance sur 26 de remporter la Caméra d’or. C’est la chance qu’on lui souhaite.

Un hommage à Truffaut
Présenté aujourd’hui alors que bien des festivaliers avaient déserté la Croisette, Visage, de Tsai Ming-liang, n’a pas suscité un engouement particulier auprès de la presse. Aride et mystérieux, d’une languissante lenteur, ce film indolent et élégant, malgré quelques scènes mémorables, manque de tonus et de cohésion.


Pour sa troisième sélection officielle à Cannes, le Taïwanais s’intéresse au mythe de Salomé grâce à ce film tourné au Musée du Louvre, initiateur du projet, et mettant en vedette Lee Kang-sheng, Laetitia Casta (étonnante), Fanny Ardant et Jean-Pierre Léaud.


Le cinéaste de The Hole et de I Don\\'t Want To Sleep Alone a retenu une larme, en conférence de presse, en évoquant la rencontre inédite entre les deux acteurs fétiches de François Truffaut. «C’était pour moi un rêve», dit-il.


«Je suis aussi naturellement ému, à 65 ans, d’être ici, au Festival de Cannes, comme j’y étais il y a 50 ans avec Les 400 coups, a déclaré Jean-Pierre Léaud, de son débit très particulier. Ce film est complètement dédié à Truffaut.»
À propos de l’influence du maître de la Nouvelle Vague, disparu en 1984, son ancienne compagne Fanny Ardant n’a rien voulu ajouter. Elle n’a guère été plus loquace au sujet de Visage. «Je ne suis pas sûre d’avoir tout compris, mais j’ai été envoûtée, fascinée par la personnalité de Tsai Ming-liang.» Nous non plus, on n’a pas tout compris.
 
Queue de poisson
Dans la foulée des inspirés My Life Without Me et The Secret Life of Words, mais après le décevant Elegy, la cinéaste catalane Isabel Coixet présentait vendredi soir un premier film en compétition officielle à Cannes.


Map of the Sounds of Tokyo est une œuvre sensuelle mais distante, soigneusement réalisée mais interprétée de façon inégale, à propos d’une poissonnière tokyoïte qui accepte en dilettante des contrats de tueuse à gages.
Tout va bien, jusqu’à ce qu’on lui demande de tuer un marchand de vin espagnol (incarné par Sergi Lopez). Et tout va bien pour nous jusqu’à ce que ce film plein de promesse ne stagne à mi-parcours, avant de se terminer en queue de poisson.