Publié le 12 févr. 2010
Marc-André Lussier LA PRESSE

Je serais bien curieux de savoir ce que Marlène Dietrich penserait de tout cela. On inaugure aujourd'hui dans Potsdamer Strasse un tout nouveau «boulevard des Stars» en posant une étoile à son nom. Cet honneur vient s'ajouter à celui que la ville de Berlin lui avait rendu il y a quelques années en baptisant une place où les cinéphiles se donnent rendez-vous, tout juste devant le Berlinale Palast, à proximité du Musée du film.

Marlène Dietrich est la figure emblématique du cinéma issu d'un pays avec qui elle a été en rupture depuis la guerre. En 2001, alors qu'elle aurait célébré son 100e anniversaire, les autorités avaient même offert à l'actrice des excuses à titre posthume.

Rien n'est simple dans cette ville toujours hantée par ses souvenirs. Parmi les magnifiques photos en noir et blanc que publient différents magazines à l'occasion du 60e anniversaire de la Berlinale, le visage de l'inoubliable interprète de L'ange bleu se fait singulièrement absent. Naturalisée américaine en 1937 et farouchement opposée au régime nazi, Marlène Dietrich n'est revenue à Berlin qu'en 1960. Après cette visite, marquée par un accueil pour le moins mitigé, l'icône décide de ne plus jamais remettre les pieds dans son pays natal. «Les Allemands et moi ne parlons plus la même langue», avait-elle alors déclaré.

La Berlinale a toujours été au coeur du tumulte. Créé à peine cinq ans après la guerre dans le but avoué d'offrir à la face du bloc communiste une vitrine du chic et de l'opulence à la sauce capitaliste, ce festival de cinéma a dû se transformer souvent au fil des décennies. Très contesté par les cinéastes de la nouvelle vague allemande des années 70, il en arrive à refléter les mouvements d'avant-garde, si dynamiques à Berlin.

Aujourd'hui, certains créateurs berlinois semblent regretter cette époque. Ils ont du mal à souscrire à l'approche clinquante et m'as-tu-vu qu'a adoptée leur ville de prédilection après avoir retrouvé son statut de grande capitale.

Dans un dossier qu'il consacre à la 60e Berlinale, le Hollywood Reporter évoque justement cet inconfort à travers les parcours de deux réalisateurs berlinois ayant grandi chacun de son côté du mur. Andreas Kleinert (Paths in the Night) et Christian Petzold (Jerichow), la cinquantaine environ, ont appris leur métier dans des systèmes très différents. Ils affirment se perdre un peu dans le virage résolument hollywoodien qu'a emprunté leur ville réunifiée depuis le boum des années 90.

«Dès le départ, on a senti une volonté de copier Hollywood, déplore Petzold. Du coup, tout ce qui venait de l'école de cinéma de Berlin était rejeté. De la même manière que Potsdamer Platz avait besoin de tous ces gratte-ciel de verre, il fallait désormais réaliser de gros films, avec des stars. Il nous fallait construire des hôtels cinq étoiles, inviter des gens de la haute, créer des événements. Le milieu devait emboîter le pas afin de projeter cette nouvelle image de la ville. Dans les écoles de cinéma de Berlin, on fait pourtant du plus cheap, du plus «sale», du plus caractériel. Cela ne cadre pas du tout avec la nouvelle philosophie de l'industrie.»

Depuis l'arrivée de Dieter Kosslick à la tête de la Berlinale il y a huit ans, le cinéma allemand occupe toutefois une place enviable dans la compétition. À tel point que La vie des autres avait été écarté en 2006 parce que trop de films «locaux» avaient déjà été sélectionnés. On reproche d'ailleurs encore aujourd'hui ce faux pas au directeur. Entre l'industrie de masse et la cinéphilie, le coeur de la Berlinale balance au milieu d'une ville reconnue pour la vitalité de sa culture underground et pour son côté un peu trash. Comment trouver l'équilibre?

Un beau film

La 60e Berlinale a été lancée hier soir devant un parterre constitué principalement de vedettes locales des milieux culturel ou politique. Présenter Tuan Yuan (Apart Together) en ouverture est un choix à la fois courageux et compréhensible. Courageux dans la mesure où les médias n'avaient pas véritablement de stars planétaires à photographier. Cela dit, le cinéaste chinois Wang Quan'an a déjà reçu l'Ours d'or ici il y a trois ans grâce à Tuya's Marriage. Surtout, l'histoire racontée dans Apart Together trouve un écho particulier auprès d'un public habitant une ville fracturée en son centre pendant tant d'années. Le retour d'un homme d'âge mûr à Shanghai plus de 50 ans après avoir été forcé à l'exil à Taiwan donne lieu à de beaux moments de pudique émotion. La femme qu'il devait épouser à l'époque ayant refait sa vie, il faut désormais gérer des sentiments jamais effacés. Et ça déchire.

Maudit que l'amour est compliqué, des fois.