Marc Cassivi LA PRESSE

Ils étaient quatre à faire la file derrière moi sur la Croisette, pour Impardonnables d'André Téchiné, à la Quinzaine des réalisateurs. Ils parlaient avec passion du film qu'ils venaient de voir le matin même en compétition, au Palais des Festivals. Le film le plus attendu du Festival de Cannes, sinon de l'année, par les cinéphiles.

La discussion était animée. Quatre journalistes dans la cinquantaine et soixantaine. Deux Français qui avaient détesté The Tree of Life de Terrence Malick, un autre qui l'avait adoré, puis un Américain francophile qui lui prédisait peu de succès au box-office nord-américain. Et moi qui, les écoutant en tendant l'oreille, ai fini par me retourner pour leur dire: «Je pense qu'il aura la Palme d'or».

«Ce serait vraiment désolant. C'est une oeuvre incompréhensible. Et pourquoi tant de bondieuseries? On a l'impression d'un pamphlet religieux. J'ai trouvé cela prodigieusement ennuyeux. Dites-moi donc ce que vous avez trouvé à ce film, franchement?» m'a demandé l'un des Français.

The Tree of Life, qui prend l'affiche vendredi prochain au Québec, a semblé diviser de la même manière l'ensemble des festivaliers à Cannes, le mois dernier. Le soir du palmarès, dans le théâtre Debussy, le dévoilement de la Palme d'or a été accueilli avec un nombre quasi identique de huées et d'applaudissements par les journalistes.

On comprend pourquoi. L'oeuvre de Terrence Malick est une somptueuse élégie existentielle, opératique et magistrale, habilement déconstruite. Mais c'est aussi un film pompeux, froid et grandiloquent, d'une indéniable prétention, qui laisse peu de place à l'émotion et peut certainement en irriter certains.

Le mythique cinéaste américain de Days of Heaven et The Thin Red Line, maladivement discret -il évite toute apparition publique-, dont c'est seulement le cinquième long métrage en 38 ans, s'est visiblement fait plaisir en s'offrant de grands moments de cinéma et en nous en faisant cadeau à notre tour.

J'ai été séduit par cette expérience cinématographique unique, d'une fluidité exceptionnelle. Un grand ballet visuel fait de mouvements constants d'une caméra qui glisse sur les arbres, épouse les lignes épurées des édifices, caresse les personnages et virevolte dans une succession de plongées et de contre-plongées.

Terrence Malick ne fait pas les choses comme les autres. Il ne les fait jamais à moitié et porte un soin maladif au détail. Le travail sur le son, par exemple, est remarquable dans ce film poétique, qui redéfinit l'économie de dialogues, livrés comme des bruissements et des chuchotements entre les feuilles.

The Tree of Life est un film mystique qui touche à bien des thématiques: la vie, la mort, la perte d'un fils, d'un frère. Où est Dieu lorsqu'on perd un enfant à la guerre (celle du Vietnam)? C'est une réflexion sur la foi ébranlée d'une mère (Jessica Chastain) et sur les rapports troubles entretenus par un fils rebelle avec son père autoritaire (Brad Pitt). La religion y est très présente, c'est vrai, comme sans doute elle pouvait l'être dans une petite ville du Texas, dans les années 50.

Éclaté dans sa forme comme dans son propos, ce film énigmatique de plus de 2h15, inspiré entre autres de l'enfance du cinéaste, se présente comme une chronique familiale nourrie par de nombreux flashbacks. Le récit est interrompu par un long intermède d'une esthétique nouvel-âgeuse, fait d'images d'éruptions volcaniques, de chutes d'eau majestueuses et de nature déchaînée, qui s'apparente à un documentaire animalier de grand luxe. Jacques Cousteau sillonnant les mers, avec les moyens du XXIe siècle.

Les images, magnifiques, que présente le cinéaste ne sont évidemment pas qu'esthétisantes. Dans ce crescendo visuel, qui commence par le Big Bang et fait inévitablement penser à 2001, Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, Terrence Malick nous propose ni plus ni moins que sa vision de la Genèse. On se perd un peu dans son délire poético-existentialiste, même si l'on est forcément ébloui par ces séquences époustouflantes évoquant l'évolution des espèces, avec l'apparition de dinosaures en images de synthèse, très bien rendus à l'écran, mais dont je me serais personnellement passé.

Est-ce bien la fin du monde que Malick met en scène avant le générique, comme une danse onirique et élégante au bord de la mer entre tous ses personnages? Je ne le sais pas. Il y a bien des choses à comprendre, et bien d'autres incompréhensibles, dans ce drame allégorique que l'on se promet de revoir plusieurs fois.

The Tree of Life, qui a bien mérité sa Palme d'or, est un film sur le monde qui nous entoure et sur la vie qui passe («Rien n'est figé dans le temps», dit l'un des personnages), à Waco, au Texas, la ville natale de Terrence Malick. Waco, oui, comme dans fou.